Et si, pour une fois, on leur donnait la parole ? (8)

Et si, pour une fois, on leur donnait la parole ?

Et si, pour une fois, on leur donnait la parole ? (8)

 

Salut à vous. On m’a indiqué que je devais recevoir un personnage de roman… Vous pouvez prévenir que je suis arrivé ?

Recevoir un personnage de roman ? Mais… ne soyez pas si restrictif, s’il vous plaît. Rencontrer une personnalité hors-normes, vous voulez dire. Jermold Deux-Fois, magicien de son état, maître incontesté en son art et je ne vous en veux pas d’être flatté de m’accueillir. Comment pourrait-il en être autrement ? Je participe à la bonne marche du monde (que ferait-il sans moi, cet inconscient ?), entravé dans mes œuvres par deux acolytes ineptes, Tallia Sans Refus, une guerrière nymphomane, la pauvresse, et Ethinor Thamer, barbare miteux à l’intelligence palourdesque. Dans ma grandeur d’âme, je les laisse me mettre des bâtons dans les chevilles quand je m’emploie à rétablir la justice et l’équité. Si leur talent naturel est l’incompétence, on ne peut aller contre, n’est-ce pas ? Heureusement mes dons compensent largement leurs défaillances.

Ah… Donc, c’est vous qui allez mener l’interview seul ? C’est ça ? Bon… Puisqu’il le faut… Parlez-nous de vos traits de caractère alors…

L’humilité avant tout, cela va de soi. J’œuvre avec une abnégation, un don de ma personne, une gratuité, un altruisme, une générosité, une bonté, un dévouement, un désintéressement, un esprit de sacrifice, une philanthropie, un renoncement, qui ne laissent pas d’émerveiller l’humanité. Je n’y peux rien, je suis comme ça : faire le bien avec modestie est ma seule récompense. Oui, je sais, c’est beau. Non, ne pleurez pas, s’il vous plaît.

Je crois que je peux aussi signaler le détachement. Mon charisme, suppléé par un physique avantageux, m’oblige continuellement à repousser les avances de cohortes féminines, bien souvent dévêtues, qui ne désirent qu’une chose : m’admirer, arracher ma vertu. Mais ma probité proverbiale m’interdit de profiter de leur faiblesse bien compréhensible. Ceci dit… si vous êtes encore sous le coup de l’émotion, je veux bien vous dispenser un peu de réconfort. Quelquefois, un contact physique apporte beaucoup d’apaisement.

J’ai peur que ça dépasse largement de la place qu’on m’octroie sur cette page. Pourriez-vous faire un peu plus court ? Une question simple et concise : Vous êtes resté combien de temps dans la tête de votre créateur ?

Vous plaisantez ? Clarifions les choses. J’ai eu la générosité de l’autoriser à narrer mes formidables aventures, c’est tout. Bien évidemment j’ai été contraint de lui faire réécrire à de nombreuses reprises son texte. Le croirez-vous ? Il mettait toujours bien trop de pondération et retenue dans sa rédaction. C’est en partie, sans doute, ce qui explique le temps qu’il lui a fallu pour arriver à la fin de ce projet. Le pauvre garçon ! Il est d’une lenteur !

Il eut été dommage que la somme exemplaire de mes exploits ne serve pas à l’édification des masses. Oui, j’aime le partage également. Que voulez-vous, on ne se refait pas… A propos de partage, je peux, si vous le souhaitez, échanger avec vous de façon plus… détendue. Qu’en dites-vous ?

Effectivement… Le pauvre garçon ! Ça ne doit pas être facile tous les jours… Mais je suppose qu’il est un peu responsable quand même… Il a dû insuffler de lui-même dans votre caractère, non ?

N’inversons pas, je vous prie ! Il se trouve des parts de moi dans la sienne. Etre unique ne signifie pas que l’on n’influence pas autrui. Quand le modèle est une telle source d’inspiration, ce ne peut être que profitable. J’aime à croire que je lui ai rendu service, dans le sens où il a pu devenir meilleur à mon contact. Mais, modestie oblige, encore une fois, ce serait plutôt à lui de vous énumérer tous les bénéfices qu’il a pu retirer de notre collaboration.

Quelle chaleur ! Vous pouvez vous mettre plus à votre aise, si vous le désirez. On est toujours trop couvert… Puis, rapprochez-vous aussi, maintenant que l’on a fait connaissance.

Il y a des pains dont je ne mange pas, et d’autres qui se perdent… Je crois me rappeler que dans le livre, vous avez quelques passages disons… embarrassants… Vous ne lui en voulez pas ?

Aucunement ! Mon sens du sacrifice va jusqu’à accepter de ternir mon image (si difficile cela soit-il) pour faire ce qu’il se doit. Oui, j’ai bien conscience qu’une telle notion du devoir semblera presque relever du divin, mais ne soyez pas intimidé, je reste abordable. Comme à présent. Vous pouvez m’aborder. Si. Mais vous allez m’aborder, bordel ? A quoi ça sert que je me présente sous le meilleur jour si j’en tire pas un petit quelque chose ? Ça vous écorcherait de vous laisser faire un peu ? Vous allez voir, au début on dit non, pis ensuite… Comment ça, ensuite c’est toujours non ? Je ne comprends vraiment pas !

Modestie oblige, ce serait plutôt à lui de vous énumérer tous les bénéfices qu’il a pu retirer de notre collaboration.

Oui… J’ai compris que la comprenette n’était pas votre aptitude première… Vous ne prenez donc jamais de repos ? Et votre temps libre, vous l’occupez comment ?

Grumph. Je rumine beaucoup sur l’égoïsme des gens. Leur refus du partage, si vous voyez ce que je veux dire. Comment ça, susceptible ? Mesquin, aigri, envieux, jaloux ? Mais ? Vous n’avez donc rien suivi, rien compris de nos échanges ? C’est l’histoire de ma vie, toujours incompris. M’en fous, j’ai l’habitude. Déjà, tout petit… Pardon ? Terminer ?

Le temps et ma patience sont hélas limités… Au contraire de l’univers et de la bêtise humaine parait-il… Mais Einstein doutait pour l’univers… Vous me semblez malheureusement une confirmation pour le reste.

Pourquoi ? Oui, pourquoi tant de mépris ? Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour être traité de la sorte ?

Euh… c’est toujours non ?

On va conclure avant d’en arriver à des extrémités qui pourraient s’apparenter à de la violence gratuite bien que raffinée. Faites court.

Si, par hasard, accident ou malchance, vous lisez l’ignoble compilation de mes péripéties dans ce torchon qu’est Deux zéros et demi, n’en croyez pas un mot. Je n’y vois que jalousie et déformation de la vérité. Sûrement un truc qui tient du complexe d’un scribouilleur de bas étage. Le pauvre, j’en aurais presque pitié. Presque.

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