Et si, pour une fois, on leur donnait la parole ? (26)

Et si, pour une fois, on leur donnait la parole ? (26)

Bonjour, merci d’avoir accepté cette invitation. Matthieu Biasotto vous a prévenue du déroulement de l’entretien ? On commence généralement par une petite présentation.

Je n’aime pas trop parler à des inconnus, mais j’ai l’impression de ne pas avoir vraiment le choix. Alors, je pourrais vous dire tout et n’importe quoi, vous mentir ou bien commencer simplement par mon prénom. Je m’appelle Maud, vous êtes content ? Je suppose que je suis censée parler de ma vie, de ce qui me définit, mais en vérité, je ne suis plus rien. Voilà un an que je cherche à me reconstruire après avoir tout perdu. C’était un 11 juin.

C’est compliqué de se définir par une date… Et si nous parlions de votre caractère ?

Je… Dieu qu’il est difficile de se confier. J’ai beaucoup vécu dans le passé. Attachée à une date, à la douleur d’un jour noir, ancrée dans des souvenirs qui s’effacent davantage chaque matin. Ma plus grande faiblesse est en réalité ma plus grande force. Enfin, je crois. Maintenant, j’en ai conscience, mais il m’a fallu souffrir pour le découvrir et le comprendre. Je… Je peux fumer ? Ça ne vous dérange pas ?

Je prends votre silence comme un oui.

Ce qui me caractérise le plus, c’est le deuil. Un deuil que j’ai eu beaucoup de mal à surmonter. D’ailleurs, on ne le surmonte pas, on compose et on commence à vivre avec un coquelicot dans le cœur.

Je distingue un clown, des enfants, de la couleur, des images terribles par moment et une vérité qui réchauffe la poitrine.

Vous êtes restés combien de temps dans la tête de votre créateur ?

Je crois que je n’ai jamais quitté cet endroit étrange, j’ai le sentiment qu’il ne veut pas tellement me laisser partir à moins que ça ne vienne de moi. Je ne sais pas. Je l’accompagne depuis plusieurs mois, il me semble avoir aperçu un bélier noir dans un recoin sombre, un pensionnat qui glace le sang et j’ai entendu des gens pleurer puis murmurer en polonais. Donc je dois être coincée ici depuis septembre dernier, on dirait que ça fait une éternité. Il y fait tout noir, il y a des voix qui me dérangent, parfois douces et délicates, et puis des projections sur les murs qui font froid dans le dos. Depuis quelques semaines, une lumière m’éblouit, je distingue un clown, des enfants, de la couleur, des images terribles par moment et une vérité qui réchauffe la poitrine. Tenez, il vient d’ouvrir la porte à l’instant. Je crois que finalement, il veut me laisser vivre ma vie à présent.

C’est un mélange assez intrigant. Pensez-vous que Matthieu a projeté une part de lui-même dans votre création ?

Et à votre avis ? Moi, je crois que je suis à son image. Je crois qu’il détient toutes les clés pour me rendre libre, pour accepter, pour que je puisse écrire les chapitres restant de mon existence. Nous avons en commun une date, une ombre qui colle à la peau, l’envie d’espérer et une petite fleur rouge qui nous tient à cœur.

Mais cette ombre vient de lui. Il en est la source. Lui en voulez-vous ?

Tu sais, tu devrais me tutoyer, tu me poses des questions très personnelles en me disant « vous », ça me perturbe, vraiment. Et tant que j’y suis, je le jette où, mon mégot, tu as un cendrier qui traîne ?

Je lui en veux d’avoir rouvert des plaies que je voulais enfouir à tout prix. Je lui en veux de m’avoir fait mal à ce point, de me faire revivre des choses pas forcément agréables. Je le déteste pour ses mots posés sur ma douleur et pour les situations qu’il voulait que je traverse. Et d’un autre côté, il a toute ma gratitude parce que j’ai compris, parce que j’ai grandi et parce que le 11 juin fait partie de moi et qu’à présent je peux continuer à avancer.

Cette date est décidément le point central de votre histoire à tous les deux. Ça te laisse du temps libre depuis la parution ?

Je n’interfère pas dans sa vie quotidienne. Dans sa tête, il y a de moins en moins de place pour moi. Il ne me le dit pas, mais je crois qu’il pense à autre chose. Alors j’occupe mes journées en chuchotant l’histoire de mon 11 juin aux lecteurs, et j’ai beaucoup à faire, je suis loin d’en avoir terminé.

Peut-être as-tu une question à poser à Matthieu désormais ?

Je me suis relevée. Je l’ai fait Matthieu, et toi… Tu en es où ? Tu te sens comment ? Qui pose des mots sur tes maux, qui va t’apaiser, qui va calmer tes angoisses, quelle histoire pourrait te soulager ? Et enfin, est-ce que tu m’aimes autant que je t’aime ?

Cette dernière question est presque une conclusion déjà… Quelque chose à ajouter ?

Pour moi, c’était avec un coquelicot et un 11 juin. On a tous vécu un 11 juin de près ou de loin, on a tous une fleur des champs qui prend racine sous la poitrine, on a tous les ressources pour en faire quelque chose. Pour se livrer au pire, comme au meilleur.

2 réflexions sur “Et si, pour une fois, on leur donnait la parole ? (26)

Vous avez la parole, laissez un commentaire, ça fait toujours plaisir.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s