Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre quatre

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre quatre

Nouvelle 4

Bella

de

Anthony Bussonnais

Bella

Dans la cuisine étriquée, aux meubles en formica, autour de la petite table couverte d’une nappe cirée, à la lueur jaune de l’ampoule nue du plafond, sont assis Victor et ses parents. Sur le gâteau fait maison, au glaçage vert dégoulinant, grossièrement parsemé de vermicelles multicolores, deux bougies sont allumées : un 2 et un 7.

– Allez ! Souffle, Victor ! l’encourage sa mère.

Elle le gratifie d’un large sourire, dévoilant sa dentition difforme et clairsemée. Son fils le lui rend avant de se pencher pour souffler, mais son père l’interrompt :

« – Attends ! Attends ! Fais un vœu avant ! »

– Tu le dis pas, hein ? Tu le dis pas ! insiste Catherine, sa mère, excitée comme une puce.

Dans sa tête donc, Victor émet le souhait d’avoir une télé pour mettre dans sa chambre. Ses parents la lui refusent depuis toujours. Ce qui a le don de l’énerver. À présent il se penche en avant, et dans un souffle démesuré éteint les deux bougies du même coup, déclenchant un tollé d’applaudissements. La joie emplit la petite famille. Catherine et Jean-Paul sont impatients d’offrir leur cadeau à leur fils chéri. Mais ce sera après avoir mangé le gâteau. Comme toujours. Victor en retire les bougies pour friper leur pic, alors que sa mère coupe trois parts. Après avoir trinqué avec leurs verres de mousseux premier prix, ils s’empressent de dévorer leur dessert. Du chocolat plein les lèvres, Jean-Paul interroge son fiston :

« – Alors ? Qu’est-ce tu crois que c’est, ton cadeau ? Hein ? »

– Je sais pas, répond timidement Victor.

Il imagine pourtant déjà, secrètement, sa télé accrochée face à son lit. À côté de son poster de Shy’m estampillé « Starlight », ce magazine pour ados, plutôt girly, qu’il réclame à chaque fois à sa mère lors de sa sortie en kiosque. Si Shy’m a sa préférence, les autres « stars » féminines qui peuvent apparaître dans le bimestriel ne le laissent pas pour autant insensible. Catherine ne peut imaginer ce que ces photos lui procurent, ni le plaisir solitaire qu’il en tire. Et ce quel que soit l’âge des modèles. Mais elle sait bien que si la poubelle de sa chambre, qu’elle vide pour lui, est si souvent pleine d’essuie-main souillé, ce n’est pas parce qu’il a le nez qui coule. Il lui arrive d’ailleurs de le lui faire remarquer. Sans prendre de gants, ce n’est pas le genre de la maison : « – Bon Dieu, Victor ! À force de te tirer sur le haricot, tu vas finir par attraper des ampoules ! ». Pour l’heure, les pensées convergent toutes vers le cadeau, et la surprise qui attend le jeune homme.

– Bon ! T’es prêt ? lui demande Jean-Paul, enthousiaste.

– Oui.

– Allez ! Hop ! Tout le monde au sous-sol ! ordonne Catherine.

Les voilà qui descendent en file indienne les marches en béton, le fiston en dernier. Victor commence à douter que son vœu de tout à l’heure s’exauce. Son cerveau est en ébullition : Pourquoi aller au sous-sol ? Une voiture ? Est-ce que c’est une voiture ? J’ai même pas le permis ! Un scooter ? C’est bizarre… Ou alors… Non ! Si ?

Ses parents s’immobilisent devant un grand carton couché sur le sol. Il fait un peu sombre, Jean-Paul allume les néons qui surplombent le cadeau, qu’ils ne se sont pas donné la peine d’emballer. La lumière éveille des gémissements à l’intérieur du paquet. Avant que la surprise ne soit complètement rompue, Catherine prend la parole :

« – Y a quelques mois, ta petite Bella est morte. Elle avait perdu trop de sang. Papa n’a rien pu faire pour la sauver. On sait que ça t’a rendu très triste. Ça faisait quand même trois ans que tu l’avais. Elle n’aurait pas dû sortir dans la rue… Mais bon ! Faut plus y penser ! C’est pour ça qu’on a voulu te faire ce cadeau. Vas-y ! Ouvre ! »

 Victor s’exécute. Il s’avance jusqu’au carton, et commence à en défaire le ruban adhésif. Il y en a des longueurs. Plus il approche du moment fatidique, celui où il découvrira enfin son cadeau, plus il est excité. Avec force il arrache les deux rabats du paquet, laissant apparaître une adolescente, pieds et poing liés. Elle tire sur sa jupe pour dissimuler ce que l’homme qui la surplombe tente de reluquer. Son visage est tuméfié, sa bouche bâillonnée. Dans ses jolis yeux verts en amande se lit la peur qui la tétanise. Victor est aux anges. Il peine à réaliser.

  • Alors t’es content, mon gamin ? demande Jean-Paul, qui ne doute pas de la réponse.

– Pour sûr qu’il est content ! répond Catherine. Regarde son short ! Ça se voit qu’il est content !

Tandis que ses parents rient de bon cœur, Victor sourit béatement. Caressant du bout des doigts les jambes nues de la demoiselle.

  • Comment que tu vas l’appeler, celle-ci ? l’interroge son père.

Après une brève hésitation, il répond :

– « Bella. »

NDLR : Bella est la nouvelle gagnante de notre concours 

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