Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre cinq

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre cinq

L’anniversaire de Charlie

 de Kate Wagner

L’anniversaire de Charlie

On y était.

Je courais dans tous les sens depuis 7 heures ce matin. Les réponses aux invitations, envoyées il y a 15 jours, étaient toutes revenues positives, ce qui m’avait beaucoup étonnée vu le contexte.

Tout était minutieusement préparé. J’avais acheté ou confectionné tous les mets favoris de Charlie : du caviar, du saucisson des montagnes, des feuilletés aux langoustines, des tripes à la mode de Caen, des Curly et des tartes au citron en quantités suffisantes pour nourrir tout un quartier assiégé. Les bouteilles de champagne, en rangs serrés, fraîchissaient dans le grand réfrigérateur américain, ainsi que le schnaps. De quoi saouler la planète. J’avais métamorphosé le salon en cocon rouge et or. Accueillant, chaleureux et saturé de candélabres. La table dressée en buffet s’enjuponnait de soie et d’organza. Un cheik ne se serait pas senti dépaysé. Tape à l’œil à souhait. Je jetai un dernier coup d’œil à la pièce. Un décor parfait pour une tragédie.

Mes invitées n’allaient pas tarder. Je montai dans notre suite parentale, qui portait bien mal son nom, pour prendre une douche glacée dans notre vaste salle de bain et me vêtir de ma plus belle robe. Définitivement, ma plus sexy. Le dress code choisi pour la soirée.

France sonna la première à la porte d’entrée. Une très belle brune à la peau mate. Puis se succédèrent Annette, une petite blonde un peu boulotte, suivie de Marlène, une joviale patinée de vulgarité et enfin Louise, élégante et jolie comme un cœur, qui détonnait franchement dans notre petite assemblée. L’étonnement et l’incertitude avaient fait place à une excitation visible sur chacune de nous. L’idée du siècle, m’avaient-elles toutes confié. Crainte et exaltation se disputaient nos battements de cœur. Sauf peut-être Louise, qui se tordait les mains en baissant les yeux et avait l’air de vouloir être ailleurs.

Nous étions au complet devant nos coupes de Dom Pérignon lorsque Charlie arriva de l’usine. Il posa sa mallette Vuitton sur la méridienne du hall, m’appela d’une voix impérieuse et fut surpris de m’entendre lui répondre du salon. Sa stupéfaction fut à la hauteur de nos attentes. Cinq magnifiques créatures l’attendaient dans la grande salle. Incroyable, le tableau que nous formions. Un Vermeer des temps modernes. Assises ou debout, nous n’avions rien à envier aux actrices du moment.

Les quelques secondes d’hésitation de Charlie n’entamèrent pas son enthousiasme et le tonitruant bon anniversaire, sorti de gorges palpitantes et généreuses, lui fit tourner la tête.

Le champagne coula à flots et Charlie nageait dedans avec délice. Comment sa femme avait-elle eu cette sublime idée d’inviter toutes ses ex (Louise non comprise puisqu’elle était l’élue du mois) plus appétissantes les unes que les autres ? Envisageait-elle une partie fine pour fêter ses cinquante ans ?

Décidément, son épouse avait l’esprit ouvert et il se félicita d’avoir si bien su la choisir. Depuis le temps qu’il la trompait, jamais une plainte, jamais une crise. Exactement ce qu’il attendait des femelles. Le fait qu’on ait pu leur donner le droit de vote, le droit d’avorter et toutes ces conneries, l’exaspérait déjà suffisamment, si en plus il n’était pas maître chez lui, où allait-on ? Il s’interrogea tout de même malgré les brumes d’alcool qui commençaient à ouater son esprit : comment sa légitime avait-elle eu connaissance de ces dames au complet ? Mais les rires et les cajoleries du quintette l’empêchèrent de se poser trop de questions. Quel bonheur, quel plaisir d’être ainsi le pacha.

Les filles se jetaient de temps en temps des coups d’œil pour se donner du courage. Certaines avaient sans doute déjà trop bu. Louise restait assise près de Charlie en lui tenant la main comme à un blessé sur le point de s’évanouir. Charlie la repoussa en la traitant de gamine, d’une manière parfaitement humiliante. France secoua la tête comme pour lui signifier : on t’avait prévenue. On sentait Louise moins disposée à se joindre aux autres pour la surprise. Allait-elle leur faire faux bon, au risque de tout faire capoter ?

Je pris les devants en frappant dans les mains et en demandant un peu de calme.

– Mon chéri, pour tes cinquante ans, nous avons décidé de t’offrir le plus beau des cadeaux. Viens, assieds-toi sur cette chaise.

 Je déplaçais le siège au milieu de la pièce, Charlie y prit place et les filles se mirent autour en demi-cercle dans son dos.

Charlie trouvait cela un peu formel mais imaginait déjà France l’embrassant, ainsi qu’elle savait si bien le faire, Annette le massant (peut-être pas aux endroits idoines devant les autres), Marlène la reine de la…

Il se mit à transpirer légèrement, assailli d’images d’un érotisme torride. Quel anniversaire, les filles, bon Dieu quel anniversaire !

Une petite toux de rappel et j’entamai mon laïus.

 « Nous sommes réunis ce soir,

Pour fêter notre prince noir,

Au tribunal d’amour véritable,

Ton jugement sera inévitable. »

 Charlie ricana bêtement, suffisamment éméché pour trouver cela drôle. Il ne comprenait rien à ce qu’elle disait mais peu importait, si ça faisait plaisir à son intellectuelle de bonne femme d’étaler son savoir. Cette bécasse se croyait toujours plus intelligente que lui. Il pouffa encore quelques secondes et essaya de regagner en sérieux, gigotant pour être plus à l’aise. Il espérait que ces blablas ne dureraient pas des plombes.

« Pour avoir mis l’humiliation avant la tendresse, nous te condamnons. »

 Comme dans un film au ralenti, Charlie constata que France enlevait son magnifique escarpin rouge au talon pointu de 12 cm. Sans avoir le temps de réagir, il sentit ce drôle de poignard s’enfoncer profondément dans sa gorge.

« Pour avoir mis le mensonge avant la sincérité, nous te condamnons. »

Submergé par la douleur et tentant vainement d’endiguer le flot écarlate, Charlie ne sentit pas immédiatement le splendide soutien-gorge de Marlène lui emprisonner le haut du cou.

« Pour avoir mis le fric avant l’estime, nous te condamnons. »

 Charlie suffoquait et cherchait à casser la bretelle qui lui coupait l’arrivée d’air. Puis, Louise, presque malgré elle, lui prit les mains glissantes de sang et les bloqua à l’aide de véritables menottes de flic. Elle était blanche de terreur.

« Et pour avoir mis ton plaisir avant le nôtre, nous te condamnons. »

 Au bord de l’évanouissement, Annette s’approcha de Charlie. Elle hésita quelques secondes ; pas facile de passer du rêve à la réalité. Elle ouvrit le bouchon de la petite fiole et versa son contenu sous la ceinture de Charlie, qui boudinait un ventre mou. Le petit chuintement l’électrisa, et dans un hurlement, il retomba définitivement sur la chaise.

Il y eut un instant de flottement et toutes prirent la parole en même temps. Était-il mort ? Quelle cruauté tout de même, quelle folie ! Je fis cesser le brouhaha d’un geste de la main.

– Nous allons continuer le plan comme je l’ai prévu. On boit un dernier verre, on baptise ce salaud de Charlie et vous rentrez chez vous. Marlène, je compte sur vous pour me filer le coup de poing qu’il faut pour que ça ait l’air authentique. Lorsque j’appellerai la police pour agression, tortures et tentative de cambriolage, cela devra être crédible. Je m’occupe de tout, ne vous inquiétez pas. Ça va jouer. Dès que tout sera réglé, je vous ferai virer votre part à toutes. La succession ne devrait pas poser de problème, une simple question de temps. »

 Je pris la bouteille de champagne, en aspergeai Charlie puis en servis un verre à chacune avant de porter un toast :

– Bon anniversaire, enfoiré de Charlie! claironnai-je en levant ma flûte.

– Bon anniversaire, enfoiré de Charlie… chuchotèrent-elles en chœur, encore sous le choc.

Après avoir encaissé le coup magistral de Marlène (elle savait cogner, la vache), je perçus la crainte qui figeait les yeux des filles et dus les rassurer de nouveau. En refermant la porte derrière elles, le soulagement tant attendu ne vint pas.

Peut-être au procès de ces quatre pétasses ? Il y avait assez d’éléments sur la scène de crime pour qu’elles aient de sacrés problèmes. La surprise allait être totale.

J’ai éteint la lumière du salon et me suis couchée (après la prise d’une bonne dose de Temesta/champagne) au pied de la chaise occupée par Charlie montrant déjà des signes de rigidité. Demain matin tôt, Yena, notre femme de ménage, nous trouvera ainsi et la vie changera définitivement pour ces connasses déloyales. Tout a été planifié à la perfection, jusqu’au moindre détail. Elles ne s’en sortiront pas. La vengeance est un plat qui se mange à toutes les températures.

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