Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre six

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre six

Nouvelle 6

Le train de retour…

de

Sandrine Fontana

Le train de retour…

Mon cœur me joue des tours. Jusqu’à présent j’ai fait avec car je ne suis pas du genre à m’écouter mais aujourd’hui… Bref ! Le médecin a raison. Je vais donc passer ces satanés examens puis on n’en parlera plus. J’exècre le bus mais prendre ce train des Pignes n’est pas non plus une sinécure. Ses ressorts semblent prêts à se disloquer à chaque virage ! Je peste intérieurement car mon estomac vibre au rythme des ballotages. Hélas, je ne conduis plus depuis belle lurette et n’ai donc pas d’autre choix pour me rendre à l’hôpital L’Archet. Pour oublier mes aigreurs, je tente de lire un article de magazine. Tenter est effectivement le mot juste car les phrases devenues confuses s’emmêlent au point que je lis et relis les mêmes mots. Ce qui m’agace prodigieusement ! Si j’ai en horreur les transports en commun, mon aversion ne s’arrête cependant pas là. J’en réserve également une bonne couche à mes semblables. Et l’âge ne fait rien à l’affaire ! Je ne les aime pas et je crois qu’ils me le rendent bien. Alors dans la mesure du possible, j’évite soigneusement de les côtoyer. Tout comme j’élude les bonjours et autres bonsoirs car ils ne servent qu’à alimenter les relations. Aujourd’hui je n’ai pas à me plaindre. Les gens évitent le siège à côté du mien. Il est vrai que je n’ai guère d’efforts à faire pour les tenir éloignés. L’être humain n’est guère magnanime. Aucune importance car à l’aube de mes quatre-vingts ans, je n’attends plus rien d’eux.

Puisque je ne peux me concentrer, je ferme les yeux et me plonge dans mon passé.

Peut-être parce qu’aujourd’hui et pour la première fois de ma vie, j’ai envie de faire une réalité de chacune de mes visions sur l’écran géant dans ma mémoire.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours su que je n’étais pas de la même trempe que mes petits camarades qui n’aspiraient qu’à se défouler sur un terrain de football. De fait, mon naturel introverti épousait totalement la devise « Aride mais libre » de mon petit village d’Aspremont. Courir, explorer les montagnes et surtout chaque soir admirer des couchers de soleil baignant dans une lumière dorée, étaient mes seuls bonheurs.

Mon entrée en sixième fut à l’identique. Si j’avais pour passions la science, la physique et les activités sportives, tout le reste avait tendance à m’ennuyer. Pour ne pas dépérir, je courais les musées comme pour anesthésier ou nourrir mon imagination. Au final, j’ai atterri sur les bancs de la fac et c’est durant l’année de mon doctorat de chercheur en botanique que j’ai rencontré Elise ma femme.

Elle nettoyait nos locaux et comme il m’arrivait souvent de travailler tard au laboratoire, nous avions pris l’habitude d’échanger quelques mots. Deux ans plus tard, nous étions mariés. Nous nous aimions. C’est un fait. Malgré cela toutes ces années où nous n’avons cessé de nous tirailler, de nous égratigner ont sournoisement érodé cet amour. Certes, nous nous rejoignions souvent sur l’essentiel mais pour le reste nos goûts étaient trop dissemblables. Alors et pour l’avoir évoqué souvent, dix ans plus tard nous avons décidé de suivre notre adage qui est que lorsque le nous devient inquiétant d’incertitudes, le mieux est de lui rendre sa liberté avant que les relations ne dégénèrent. C’est ce que nous avons fait. Par la suite, nos chemins ne se sont plus jamais croisés. Peut-être manquait-il un enfant dans nos vies ?

Je passe rapidement sur les quinze années qui ont suivi ce divorce. Chaque jour ressemblant au précédent, donc inutile de m’appesantir.

Jusqu’au moment où…

Cela a commencé par une fatigue latente suivie de réveils difficiles, et donc des retards répétitifs, et pour finir par un désintérêt total de mes activités. J’avais besoin de changer d’air. J’avais juste oublié qu’en quittant mon emploi à l’âge de cinquante-cinq ans, les considérations morales et sociales n’existent plus. Les embauches sont rares et les petits boulots ne nourrissent guère…

Les années passant et les revenus s’amenuisant avec la même régularité, je suis passé d’une caravane à l’autre puis d’une tente à l’autre. Et ce, jusqu’à ce que les règles sociétales m’imposent de dormir à la belle étoile. Dès lors, j’ai permis à l’alcool de me réchauffer. Je n’étais pas malheureux pour autant mais il faut reconnaître que durant ces quatre années, hormis la mort, rien ne me fut épargné ! Les pieds en feu, j’arpentais le bitume à longueur de journées, tâchant d’éviter la foule autant que faire se peut. Le soir venu, je cherchais quelque coin retranché loin des regards et du même coup des agressions. Combien de fois ai-je dû me défendre pour avoir simplement eu la primeur de récupérer de la nourriture ? Et cela sans compter le reste…

Bref, je veux oublier cette période où toutes les nuits j’enfouissais ma tête sous la couette de l’alcool comme d’autres le feraient sur une taie d’oreiller.

La situation devenue stressante, j’ai décidé de quitter la ville, ne m’arrêtant ici et là que le temps de récupérer mon maigre pécule avant de prendre de nouveau la poudre d’escampette. Bien entendu, ce ne fut pas sans réticences car pour récupérer cet argent et parfois quelques vêtements, j’étais forcé de me rapprocher des centres sociaux et donc des hommes…

Jusqu’au jour où j’ai mis le cap en direction de mes montagnes. J’en avais fini avec l’errance, même s’il m’a fallu des semaines pour y parvenir. En effet, ma veste déchirée et sale ne facilitait pas l’autostop. Néanmoins, malgré cette marche forcée, le résultat en valait la peine. Qui plus est, mon corps grand et sec sut une nouvelle fois s’adapter aux nouveaux manques. En revanche, il n’a jamais pu se faire au froid. La nature a résolu ce problème en m’offrant une grotte se trouvant à proximité d’un torrent et dont l’avantage est d’être quasi invisible, même pour les locaux.

Certes, plus je vieillis et plus le quotidien devient difficile mais je ne pourrais plus vivre autrement. Devoir descendre dans la vallée à chaque début de mois pour récupérer ma modeste retraite, et accessoirement acheter quelques produits de base, devient nettement plus périlleux mais je n’ai pas le choix. Et malgré cela, mon attachement est tel que je ne peux me résigner à l’idée de mourir ailleurs qu’ici. D’autant que pour le reste, la terre me nourrit correctement.

Les derniers soubresauts du train entrant en gare me tirent de mes pensées. Dans l’allée, les voyageurs forment déjà une file indienne. Alors que j’attends mon tour, je relève machinalement les yeux. À cet instant, nos regards se croisent. J’insiste car les traits me paraissent familiers. En retour, le sien est glacial. Je détourne le mien. Comme à l’accoutumée, mon apparence n’attire guère la sympathie. À la sortie, il accélère le pas et se perd dans la foule.

Trois heures plus tard, me voilà dans la salle d’attente. Heureusement, il y a peu de monde. La série d’examens est terminée et tête baissée, j’attends les résultats. Un bonjour timide puis l’ombre d’un patient qui vient s’asseoir à côté de moi. Comme d’habitude, je ne réponds pas.

— C’est vous qui me dévisagiez dans le train.

Je passe sur l’évidence de cette affirmation en inclinant davantage le buste pour couper court à toute discussion.

—  J’aimerais juste savoir pourquoi.

Son insistance me dérange. Agacé, je change de place. Mais cela ne le décourage pas. Debout face à moi, il revient à la charge.

— Puisque vous tenez à le savoir, vous me rappelez quelqu’un. La suite ne vous regarde pas. Et maintenant foutez-moi la paix.

Ma dernière phrase tombe dans le vide car il enchaîne :

— Je m’appelle Sylvain Bigier. Je suis là pour ma mère. Le cœur…

À cet instant, une sonnerie retentit dans ma tête.

— Comment s’appelle votre mère ?

— Elise. Ça vous dit encore quelque chose ?

Mon cœur s’emballe un peu. Je tente d’en reprendre le contrôle par un laconique :

— Peut-être… peut-être pas… va savoir…

— Vous êtes Alain Farge, son premier mari.

— Et ça change quoi ? La terre ne s’arrêtera pas de tourner pour autant.

— Non, Alain ! Sachez néanmoins que si votre présence ici est essentiellement due au hasard, notre échange ne l’est pas. Je m’explique. Pour commencer, je suis infirmier dans ce service. D’autre part, Elise ayant conservé toutes vos photos et bien que vos traits soient gravés dans ma mémoire, je n’ai pas réagi à temps. Alors imaginez mon soulagement de vous revoir ici ! Mes recherches sont enfin terminées. Car voyez-vous, depuis son hospitalisation ma mère s’accroche à l’espoir de vous revoir. Oh, ça ne date pas non plus d’hier puisque bien avant la mort de mon père, elle ne cessait de me parler de vous. J’ai vu vos résultats et je sais quels sont les siens. Il ne faut plus attendre. Je dois vous remettre vos documents mais avant venez avec moi. Elle vous attend…

Je me suis levé et bêtement je l’ai suivi. Après tout c’est son anniversaire aujourd’hui…

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