Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre huit.

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles,  chapitre huit.

Nouvelle 8

Un anniversaire surprise 

 de

 Sandrine Zorn

Un anniversaire surprise 

 

Isabelle et moi vivons en couple depuis dix ans. De nos précédentes relations, nous avons eu des enfants et nous inventons aujourd’hui un nouveau modèle familial. Dans un premier temps, notre entourage s’est étonné de nos particularités. Petit à petit, il s’est fait à ce schéma inédit, tant et si bien qu’il ne lui paraît pas plus bizarre que n’importe quel autre.

Comme dans tout couple, nous avons des hauts et des bas qui alternent au gré des écueils du quotidien. Nous composons avec. Nos personnalités se sont rencontrées malgré leurs différences et se sont liées d’un amour assuré. Il nous appartient qu’il perdure, d’explications en concessions diverses.

L’éventualité d’un mariage revient dans nos discussions avec plus de régularité qu’une saison. A vrai dire, c’est Isa qui remet le sujet sur le tapis. De mon côté, j’élude, j’esquive, j’argumente mollement pour différer, je suggère qu’une signature officielle ne changera pas la nature de notre relation, je bafouille, je m’embarrasse.

De quoi est faite cette inquiétude sourde, à peine consciente, pas tout à fait exprimée et à laquelle je ne réfléchis qu’avec paresse ? Du doute ? De l’angoisse ? Si je n’ai pas de véritable raison, pourquoi ne pas signer ce foutu papier maintenant que c’est possible ? Elle en serait rassurée. Nous avons milité pendant des années, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de notre revendication ?

Je me défends en répondant que j’ai milité pour avoir le choix. Mais à vrai dire, je m’interroge sur la sincérité de mes sentiments. Comme elle, j’ai déjà subi un mariage, un divorce, l’éducation alternée des enfants et les peines qui l’accompagnent. J’ai reçu et donné des coups. Ils font moins mal, avec l’âge, j’ai appris à lever la garde.

Je me suis construit un espace de respiration. Je joue de la contrebasse dans une formation jazz. Avec mes deux acolytes, nous donnons quelques concerts dans les bars de la région, nous répétons quand il nous prend l’envie d’un nouveau morceau. Nous piochons dans le répertoire existant sans avoir l’ambition de composer nos propres morceaux. Si la vocation de ce trio fut un temps artistique, maintenant elle ressemble davantage à une échappatoire. Nos solos mélodieux nous font toucher du doigt une certaine idée de liberté, ce que nous ferait gagner une vie de célibataire, des journées sans le souci de l’autre. Si tant est que la liberté puisse se trouver là.

Aujourd’hui mercredi, j’ai 50 ans. Cette année, peut-être parce qu’il y a passage d’une étape, Isa a préparé une petite fête avec des amis. C’est une surprise. Je ne suis pas au courant. J’ai sondé quelques proches qui m’ont tous dit être pris samedi soir, sur un ton à la désinvolture éloquente, comme s’ils avaient oublié l’échéance qui me tombe dessus. Ils sont si mauvais comédiens.

Cette soirée me chagrine. Je n’aime pas fêter mon anniversaire juste avant ou juste après. J’aime le célébrer le jour même, par superstition sans doute. Isa a dû penser que la sagesse, censée me toucher de sa grâce à partir de 50 ans, me permettrait de passer outre cette contrariété. Encore une fois, elle ne tient pas compte de mon ressenti. Mon couple est une succession de concessions et de reniements. Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais l’accumulation pèse, et ceci d’autant plus quand elle se nourrit d’une impression de non-réciprocité.

Pourquoi dans ce cas ne pas renoncer à notre histoire et la quitter ? Une fois cette question posée, je mesure le chemin parcouru, la complicité construite, l’intimité partagée. Je crains de ne plus y croire assez, de ne plus avoir l’énergie pour aimer passionnément. La chanson des Rita Mitsouko me vient facilement en tête et alimente mon cynisme. Alors je me guéris de petits arrangements, d’entorses au contrat du couple et à ma morale.

Je la trompe, je lui mens, je couche avec d’autres personnes. Juste pour mettre un peu de piment dans nos habitudes, pour rompre la monotonie de moins en moins mélodieuse de notre couple, pour ne pas oublier de respirer.

Finalement, j’ai fouillé l’historique des appels de son portable pour lever le voile de sa surprise. Nous boirons le champagne à la maison avec quatre couples d’amis et nous mangerons dans un très bon restaurant de la ville. Même ma curiosité pour le cadeau a été satisfaite par la lecture de mails échangés avec une agence de voyage, nous partons pour un périple dans l’ouest américain.

Evidemment, je me réjouis de tout cela.

Mais je me réjouis bien davantage d’une autre surprise, au son inédit. Depuis plusieurs semaines, je reçois des messages énigmatiques, poétiques, des mots, des esquisses, des photos. Quelle que soit la forme, j’en suis le sujet. Je suis au centre de toutes ces anonymes attentions, éminemment plus attirantes que celles dispensées par ma compagne. Elles exacerbent tous mes fantasmes et si j’en crois tous ces messages, l’apothéose est prévue dans quelques minutes.

Je suis en avance au rendez-vous. J’ai répondu avec un sérieux sans faille à des énigmes jusqu’à me trouver en pleine campagne, devant une propriété isolée et abandonnée, envahie de végétation. Une porte-fenêtre à la vitre partiellement brisée m’a permis d’entrer, de parcourir des pièces désertées. Au premier étage, une chambre a été décorée et garnie d’un lit king size. Deux flûtes à champagne sont posées sur un guéridon et une bouteille attend dans un seau rempli de glace. Des bougies se consument, un air de cool jazz ajoute de la chaleur à l’espace.

Voilà une délicieuse façon de fêter mon anniversaire. Dommage que le sentiment amoureux tombe dans les redites et qu’il faille l’inventivité et le romantisme d’une ou d’un étranger pour aiguiser les sens. Je me sens transportée, excitée, prête à tout abandonner.

– Véronique !

Je reconnais cette voix.

Mon prénom a sonné sèchement, avec toutes ses syllabes. D’habitude, cette voix familière n’en prononce que les deux premières. Je me retourne, le corps soudain engourdi.

Isabelle se tient devant moi, parée de toute la colère dont elle est capable. Je lis sur son visage l’histoire qu’elle s’est racontée, les reproches qu’elle m’adresse, la vengeance qui s’abat sur moi. J’en ressens une culpabilité immédiate et sais que je n’aurai pas le loisir d’exprimer les regrets qui m’assaillent. De mon point de vue, ces écarts ont été des incartades, des distractions ; du sien, ce sont des trahisons indélébiles.

Notre communication se passe de mots. Nous savons la fin du chemin. Mes yeux se portent sur sa main armée, pointée vers moi. Elle vient exécuter une sentence que j’ai déjà acceptée.

Isabelle a fomenté ce piège pour me mettre du plomb dans la tête.

Mourir le jour de sa naissance. Mourir le jour de ses 50 ans.

Je ne sens rien.

Un bruit assourdissant se propage dans la pièce, se répercute sur les murs, m’enveloppe de tous côtés.

L’instant dure une éternité et accompagne ma dernière pensée.

Isa, avec qui pars-tu à San Francisco ?

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