Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre dix

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre dix

Nouvelle 10

Triste anniversaire…

 de

Nathalie Sciamma

 

Triste anniversaire…

 

Ce jour-là avait pourtant bien commencé : c’était mon anniversaire ! Le 18ème !!

J’étais enfin officiellement responsable de mes actes et de mon destin.

Ce fut pourtant l’un des jours les plus terribles de ma vie.

Le matin, vers 10h, Patrick était descendu en ville avec Martine afin de faire quelques courses. Comme nous n’avions, ni nous, ni eux, pas un sou vaillant, les courses consistaient à aller piquer de la bouffe au supermarché du coin. Pas très honnête ni très glorieux certes, mais on était jeunes et on avait faim. Pendant ce temps-là, avec les moyens du bord, j’avais préparé une pâte à gâteau.

Martine rentra à la maison, sans Patrick qui l’avait quittée à peine arrivés au village au prétexte qu’il avait des gens à voir. Il rentra près une heure après elle, ayant  manifestement bu plus que de raison.

Au moment où il poussait la porte d’entrée, j’étais penchée sur le four, à côté d’Éric, en train de surveiller la fin de cuisson du gâteau. Nous voir ainsi penchés côte à côte lui donna l’occasion de laisser jaillir sa jalousie maladive avec une agressivité que la boisson avait exacerbée.

Il se précipita vers Éric avec la ferme intention de le frapper. Il l’atteignit d’ailleurs sans problème, celui-ci ayant été tellement surpris de cette réaction démesurée – et surtout sans objet –  qu’il était resté immobile.

Nous eûmes, Martine et moi, le plus grand mal à éviter que Patrick ne continue de frapper Éric, hébété et qui saignait du nez.

Mais toute cette histoire avait débuté plus d’un an auparavant.

Un soir, alors que je n’avais pas encore 17 ans, ma mère avait ramené à la maison un homme de 34 ans, Patrick. Il faisait du stop et, le soir arrivant, lui avait demandé si elle n’avait pas un « petit coin » où il pourrait installer son duvet. On était en février, dans le sud de la France, et il faisait encore bien froid. Ma mère n’eut pas le cœur de le laisser dormir dehors et le ramena donc à la maison. Elle devait le regretter amèrement par la suite.

Tout le monde passa une très bonne soirée, Patrick étant un excellent conteur, il nous fit rêver en nous dépeignant les nombreux voyages qu’il avait faits au cours de ses années de vagabondage. Moi, c’est sa liberté qui me fit rêver. A l’époque, j’étais en seconde, dans un lycée où je ne m’étais fait que peu d’amies et je m’ennuyais. Je rêvais d’aventures.

Un soir, quelques mois plus tard, il revint sonner à la maison, quémander un repas et un abri. Le lendemain, avec la complicité d’une copine, je repartis avec lui. Je venais d’avoir 17 ans.

Pendant un an, je restais sous la coupe de cet homme de deux fois mon âge. Tour à tour gentil ou malveillant, amoureux ou indifférent. Dès le premier jour, sous prétexte de les mettre à l’abri, il m’avait confisqué le peu d’argent que je possédais et surtout mes papiers d’identité.

J’avais le droit d’écrire à mes parents bien sûr, mais sous sa plus stricte surveillance, autant dire que tout allait toujours très bien dans le meilleur des mondes. Bref, j’étais à la merci d’un manipulateur.

Une fois, un mois environ après être partie avec lui, m’étant aperçu que son comportement était parfois plus que douteux, j’avais essayé de partir. Il m’avait dit : « – Ok, tu veux partir, pars. Mais tu me laisses tout ce que tu as, parce que c’est à moi. »

Il m’avait obligée à me déshabiller et m’avait laissée là, à poil, sur une route de campagne. J’étais mortifiée. Ce serait aujourd’hui, j’irais frapper à la première porte venue et je demanderais de l’aide. Mais à l’époque, je n’avais que 17 ans et j’étais morte de honte à l’idée que quelqu’un me trouve comme ça, nue, en pleine cambrousse…

Je me suis cachée, j’ai pleuré et j’ai fini par suivre la direction qu’il avait prise pour essayer de le retrouver. Il m’attendait, quelques centaines de mètres plus loin. Un petit sourire au coin des lèvres.

Au fil des mois, je fis l’expérience de sa perversité. Un soir, alors que nous avions été pris en stop par un instit, il me fit sa première crise de jalousie. En attendant de passer à table, je regardais avec envie la bibliothèque du salon. Je vis le nom de Steinbeck sur un des livres. J’avais déjà lu plusieurs romans de cet auteur, mais pas celui que j’avais sous le nez. Me voyant lire la 4ème de couverture, l’instit me demanda si j’aimais lire et si je connaissais cet auteur. Je répondis par l’affirmative aux deux questions et nous commençâmes à parler bouquins. Vers la fin du repas, et sous un prétexte que j’ai oublié depuis, Patrick se mit en colère et menaça notre hôte qui ne comprenait rien. Nous sortîmes dans la nuit pour rentrer chez « nous », un squat que nous occupions depuis quelques jours. Avant notre départ, l’instit me fit cadeau du livre convoité : « Des souris et des hommes ».

Cette histoire, je ne l’ai lue que plusieurs années après. Cette fois-là, malgré mes vives protestations, le roman servit à allumer le feu dans le poêle à bois. Patrick le déchira lentement, page après page, tout en me regardant en souriant. C’est ce soir-là également qu’il me prit de force. Puisque je l’avais « humilié » en discutant littérature avec l’instit, discussion à laquelle il n’avait pas pris part, il fallait qu’il m’humilie et me montre qui était le plus fort.

Suite à cette abominable soirée, je n’avais plus qu’une idée en tête : quitter ce monstre qui me retenait prisonnière. Mais il était méfiant et me laissait rarement seule. Je n’avais pas le droit de parler à quiconque sans son consentement, et surtout, sans sa présence.

Au fil des mois, j’ai eu à subir, non seulement ses desiderata en matière de sexe, mais aussi ses crises de jalousies, souvent suivies de coups ou encore ses cris et ses menaces pour des motifs toujours imaginaires.

Le jour de mes 18 ans, ce fut la goutte qui fait déborder le vase. En le voyant frapper violemment cet homme, Éric, qui, non seulement ne lui avait rien fait, mais en plus nous hébergeait et nous nourrissait depuis plusieurs jours, je me suis dit que si je restais avec lui, un jour il me tuerait.

Profitant d’un moment où il s’était absenté, je suis allée fouiller dans ses affaires pour reprendre mes papiers d’identité. J’ai dû renverser complétement son sac à dos pour les retrouver, bien cachés tout au fond. J’ai rapidement mis mes affaires dans mon sac, et j’ai pris la fuite.

Prise de panique à l’idée des coups que j’allais prendre s’il me rattrapait, j’ai couru à travers les bois pour rejoindre la route. Très rapidement, je l’ai entendu crier mon nom. Il hurlait, furieux de voir son jouet lui échapper. L’entendre crier m’a donné des ailes et j’ai couru comme jamais.

Arrivée à la route et voyant une voiture arriver, je me suis plantée au milieu de la chaussée. La voiture s’est arrêtée et le conducteur commençait à m’engueuler, mais mon visage devait refléter ma peur ou ma panique parce qu’il m’a laissé monter et emmenée un peu plus loin…

Quelques kilomètres plus loin, mon sauveur m’ayant débarquée près d’un rond-point, je me mis à marcher pour retourner chez mes parents. Contrôle de gendarmerie : « Vos papiers, Mademoiselle. » J’ai donné mes papiers, j’étais majeure depuis le matin, le gendarme me les a rendus en me disant : « – Tout va bien ? »

J’ai répondu : « – Oui, maintenant tout va bien. »

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