Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre 11

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre onze

Nouvelle 11

 

Drôle d’anniversaire…

 de

Chantal Criscuolo

Drôle d’anniversaire…

 

 L’Ancêtre allait avoir 103 ans. Oui, vous avez bien entendu, un siècle et trois ans. Ça commençait à être lourd, aussi bien pour elle que pour l’entourage. Mais on n’allait pas lésiner, 103 ans, ça se fête, à défaut de se mériter. Alors, le ban et l’arrière-ban de la famille avaient été invités, enfin ce qu’il en restait, car beaucoup étaient tombés déjà au champ d’honneur de la vie !

Marie était loin d’avoir rencontré Al Zeimer, mais on devinait parfois comme un ralentissement de ses neurones, quelques confusions, une certaine dilatation du temps, avec soudain des fulgurances étonnantes de précision sur des événements ou des personnes auxquels nul n’aurait pensé. Et puis, pas mal de stations dormantes dans le fauteuil, sous prétexte que la nuit, le sommeil la fuyait.

Le jour J, le seul et unique petit-fils de l’Ancêtre se présenta à l’Ehpad pour la ramener dans sa maison, passer quelques heures que tous désiraient paisibles, raccord avec leur conscience puisque tous pensaient faire pour le mieux.

Charles frappa et entra sans attendre dans la chambre de sa grand-mère, prêt à lancer un sonore « Bon anniversaire, Mamie ! ». Or, la pièce était vide. Étonné, il jeta un œil dans la salle de bains, vide également. Mamie aurait dû l’attendre, pomponnée, habillée …

Il redescendit à l’accueil, en quête de nouvelles. Mme Bezon, la préposée, écouta poliment le jeune homme, secoua la tête et appela l’aide-soignant du premier étage. Ce dernier resta interdit, mais décréta qu’il lançait une recherche dans l’établissement. Un pensionnaire ne pouvait disparaître ainsi.

Une heure plus tard, force était de constater que l’Ancêtre avait bel et bien disparu. Malgré la porte de sortie à code, malgré la surveillance discrète des allées et venues des résidents, Mamie n’était plus là. Charles se résigna à prévenir son père, qui attendait à la maison avec la petite dizaine de personnes venues pour l’occasion. Ce fut comme un coup de tonnerre, là-bas, dans ce village où le moindre événement prenait des proportions dignes d’une guerre quasi mondiale, comme si la vie du village ne tournait qu’autour de ce qui potentiellement pouvait distraire les habitants, les faire sortir de leur entre-soi. Le père de Charles convint qu’il fallait déclarer la disparition à la police. Charles devait s’en occuper de suite.

Le directeur de l’établissement s’approcha du jeune homme, un peu nerveux mais encore aimable.

– Écoutez, Monsieur, inutile de signaler cela, votre grand-mère ne peut être loin. Elle a dû profiter de la sortie de quelqu’un, se mêler à un petit groupe…

– C’est ridicule ! Ma grand-mère marche très difficilement, elle ne peut passer inaperçue.

– Oh ! Vous seriez étonné de la capacité de ces personnes, certes très âgées, mais qui déploient parfois des trésors de duplicité pour échapper à quelque chose, s’exclama le directeur.

Charles le regarda d’un air surpris. Duplicité ? Cela ne présageait pas un grand amour du troisième âge … Enfin bref, il fallait retrouver Mamie.

Pendant ce temps, une petite silhouette voûtée avançait cahin-caha dans la rue tranquille qui bordait l’établissement. Ou plutôt deux silhouettes, l’autre étant largement plus alerte et dégingandée. C’était l’Ancêtre. Pas si oublieuse que ça du temps qui passait, et qui la rapprochait dangereusement de l’inéluctable, elle s’était dit « Basta ! Marre d’être enfermée. ». Depuis plusieurs semaines, elle ruminait son projet. Elle voulait jouer un tour de cochon à cette famille qui n’en était pas une à ses yeux, qui la délaissait, qui ne savait que lui donner des conseils de patience, et il faut supporter, et tu as tout ce qu’il faut, tu ne t’occupes de rien, profite… Profite ! Eh bien oui, aujourd’hui, elle allait profiter de son jour d’anniversaire. Elle qui se disait sauvage, renfermée, taiseuse, avait lié amitié avec une jeune fille, Ludivine, qui venait distraire les résidents une fois par semaine. À force de se plaindre, Mamie avait apitoyé la demoiselle, et lui avait fait croire que personne ne viendrait pour lui souhaiter son anniversaire. Alors, si Ludivine voulait bien la faire sortir ce jour-là, juste quelques heures.… Après quelques hésitations, Ludivine avait consenti, par jeu, pour le plaisir de gripper la machine bien huilée de l’Ehpad, et le matin de ce jour, elle était venue et repartie Mamie au bras. Personne n’avait vraiment vu quoi que ce soit. La rue descendait doucement vers un grand jardin public. Un attroupement se tenait à l’entrée, agité comme si le vent le faisait onduler.

– Eh ! Ludiv’ !

La jeune fille chercha du regard qui l’avait interpellée et aperçut Jean-Pierre, un copain de soirées plus ou moins arrosées.

– Salut ! lui répondit-elle. Qu’est-ce qui se passe ?

– Bof … Un accident de trottinette, je crois.

– C’est grave ?

– Non. Mais la dame qui a été bousculée pique une crise d’hystérie…

De fait, des cris et des injures fusaient, et peu à peu le groupe de curieux s’était scindé en deux, qui pour le « chauffard », qui pour la victime. Mamie avait poursuivi son chemin, et arrivée devant ce qu’elle prit pour un obstacle, à savoir la trottinette à terre, leva sa béquille pour dégager la voie. Mais ce faisant, elle bouscula plutôt rudement le coupable, qui reçut un coup de béquille au menton. Un « Oh ! » scandalisé jaillit de toutes les poitrines, car tous étaient sûrs que c’était intentionnel… Un témoin de l’accident urbain avait cru bon d’appeler la police pour établir un constat, et c’est à ce moment qu’un représentant des forces de l’ordre arriva. Il vit un jeune homme à la mâchoire quasi violette, une dame frisant la crise de nerf et une très vieille femme à l’œil voilé, sans parler de l’attroupement, qui avait un peu grossi depuis l’arrivée de Mamie… Il usa de son autorité pas toujours respectée pour essayer de comprendre la situation. Comme souvent, autant de témoins, autant de versions. Il décida alors d’embarquer les trois principaux protagonistes jusqu’à l’antenne policière la plus proche. Ludivine suivit, étant en quelque sorte le chaperon officiel de Mamie. Elle eut le temps de lancer à son copain « Préviens l’Ehpad ! ». Après tout, elle ne voulait pas être accusée d’enlèvement…

C’est ainsi que ledit Jean-Pierre, après un instant de flottement (l’Ehpad? quel Ehpad?), se rappela l’établissement devant lequel il passait parfois, pas très éloigné du jardin. Mme Bezon, très professionnelle, écouta le jeune homme et s’empressa de prévenir le directeur, suivi de Charles. Ce fut un soulagement de savoir que Mamie était retrouvée, mais vite tempéré par le fait qu’elle se trouvait dans les locaux de la police. Un ou deux coups de fil plus tard, Mamie était définitivement localisée.

Charles fonça au commissariat. Un gardien de la paix l’orienta vers un gradé, qui lui résuma les faits, partagé entre le fou rire et le sérieux nécessaire à sa fonction. Le « chauffard en trottinette » et la victime de l’accident voulaient porte plainte, le premier contre Mamie, la deuxième contre le premier. Et Mamie était tranquillement assise, entre Ludivine et un radiateur, car elle avait un peu froid. Charles l’observa avant de s’avancer et de se faire reconnaître. Elle ne voyait pas beaucoup de loin… Mamie n’eut qu’un cri :

« – Allez, on s’en va. »

Mais il fallut signer des papiers, palabrer, apaiser les uns et les autres, avant de pouvoir sortir du commissariat. Cela prit du temps. Charles fit connaissance avec Ludivine, fort ennuyée des développements de l’escapade, un peu fâchée aussi contre Mamie qui lui avait menti concernant l’anniversaire, mais ne pouvant quitter des yeux son petit-fils. Il lui sembla d’ailleurs qu’elle ne lui était pas indifférente.

Enfin, chacun put regagner ses pénates, un nouveau trio reformé, et deux individus se tournant résolument le dos. Charles avait prévenu son père sans entrer dans les détails. Mamie risquait quand même une belle amende sinon plus pour agression !

Contre toute attente, un léger sourire flottait sur les lèvres de l’Ancêtre. Dans ses yeux souvent larmoyants, un semblant de malice éclairait le regard. Charles se demanda même si elle n’allait pas chantonner… Au moment de démarrer enfin pour la maison familiale, il se tourna vers Ludivine pour la remercier. Leur poignée de mains fut un peu plus longue que les convenances ne l’exigeaient. Au dernier moment, ils échangèrent leur numéro de portable.

Trois-quarts d’heure plus tard, Charles et Mamie arrivaient à la maison. Tous étaient à la porte, fébriles, se demandant dans quel état se trouvait « l’héroïne » du jour.

– Eh bien, ce n’est pas grâce à vous que je me suis amusée aujourd’hui ! lança-t-elle à la cantonade. De mon temps, les familles s’occupaient des parents…

On entendit comme un soupir de soulagement ponctuer ce petit discours peu amène. Ouf ! Elle n’avait rien. L’Ancêtre était en pleine forme. Son fils la prit par le bras pour la conduire à la table dont l’arrangement avait un peu souffert des inquiétudes dues aux tribulations maternelles.

Qu’importe. Il n’était que temps de sabler le champagne. Ils se souviendraient tous de ce jour, et Mamie plus encore. Déjà elle pensait à ce qu‘elle pourrait bien imaginer pour ses 104 ans ! Fomenter un braquage…?

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