Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre 12

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, douzième chapitre

Nouvelle 12

Un Anniversaire

de

Laurence Bergeron Bolzer

Un Anniversaire

 

Nerveuse, elle regardait par la fenêtre. Sa main agrippait le rideau, un rideau à fleurs dont les roses avaient fané avec le soleil, et avec le temps qui était passé aussi, depuis qu’elle l’avait acheté… Quand ? Avant ou après le canapé ? Sans doute après, oui, elle avait choisi la teinte des rideaux pour les assortir avec. Ça faisait joli.

Mais qu’est-ce qu’ils faisaient encore ? Il ne leur fallait pas si longtemps pour monter à Sainte-Adresse. Vingt minutes du centre-ville du Havre en passant par le boulevard Albert 1er, ce n’est pas comme s’ils venaient de l’autre côté de l’eau ! Ou bien ils avaient oublié. Oublié son anniversaire ? Non, pas possible. On n’oublie pas l’anniversaire de sa mère quand même. Son regard balaya la rue de nouveau. Le ciel s’obscurcissait, de longs nuages grisâtres chargés de pluie montaient de la mer. Elle aimait tant la mer, le bruit des vagues, apaisant, et son esprit s’évada un moment, remontant la grève. Les mâts des bateaux du petit port tintaient allégrement, s’entrechoquant dans la brise. Il y a toujours un peu de vent en bord de mer, l’été c’est si agréable, par contre, passé septembre, il fallait ressortir son écharpe. La verte, si jolie qu’elle avait ramenée de Venise. Elle frissonna, il ne faisait pas chaud tout à coup dans le salon. Elle était où d’ailleurs, cette écharpe ?

Elle fronça les sourcils, contrariée, et son énervement la ramena à son problème de l’instant : Où était-ils ? Il devait bien être midi, maintenant. Le rôti allait être trop cuit. Elle renifla outrageusement, guettant l’odeur de brûlé qu’elle s’attendait à sentir. Non. Rien. Elle se précipita dans la cuisine. Le rôti trônait sur la table. Comme une enfant prise en faute, elle enfourna rapidement le plat et fit claquer la porte du four, brutalement.

– Voilà, voilà où cela mène de faire attendre les gens. On passe son temps à la fenêtre, à surveiller leur arrivée, ou leur absence d’arrivée, rajouta-t-elle immédiatement, et on oublie de faire les choses !

Elle se retourna vivement pour retourner à son poste de guet, et ce faisant, son pied heurta la gamelle d’eau du chien. Le bol fit une pirouette sur lui-même et bascula, libérant un mini raz de marée qui déferla sur les pavés noirs et blancs. Il ne manquait plus que ça, tiens ! Et on ne parlait pas d’une soucoupe à peine remplie, mais d’un récipient imposant, adapté à la taille de son propriétaire, son beau Siki, terre-neuve de trois ans et quelque 65 kilos…

Poussant un soupir, elle attrapa la toile et commença à éponger le sol. L’eau se veina de rose tendre autour d’une de ses mains. Voilà autre chose ! Elle s’était coupée. Pourtant le bol ne semblait pas s’être cassé. Ébréché peut-être… Non, apparemment ses doigts semblaient intacts, pas de coupure.

Elle se remit consciencieusement à sa tâche. De toute façon, ils n’étaient pas là, alors… Et puis il ferait beau voir, si jamais ils osaient se plaindre que le repas n’était pas prêt. Il n’y avait pas un bruit dans la maison, juste le bruit liquide que produisait le va et vient de la toile sur le damier du sol de la cuisine. Le chien aurait dû débouler dans la cuisine comme toujours à l’heure du repas. Il devait être dehors dans le jardin. Vraiment pas le moment avec la pluie qui menaçait de tomber d’un moment à l’autre. Elle soupira de nouveau. Décidemment, personne n’avait faim ou quoi, aujourd’hui ?

Même son mari jouait aux fantômes. Il avait vaguement prétexté une course à faire après le petit déjeuner, et elle espérait secrètement que c’était pour aller lui acheter des fleurs, un énorme bouquet de roses rouges qu’elle poserait bien en évidence sur la table du salon. Une rose par année, cela commençait à faire… beaucoup. Mais pour le moment, ni mari, ni bouquet n’étaient de retour à la maison. Ils s’étaient tous donnés le mot, pas possible de voir ça. Ou alors ils lui préparaient peut-être une surprise ? L’emmener au restaurant ? Un sourire flotta sur ses lèvres. Les événements importants de sa vie, tous, avaient toujours été annoncés lors d’un repas au restaurant… Ses fiançailles, ses noces, ses grossesses, les mariages des enfants… Il y avait quelque chose de solennel, une sorte d’officialisation, dans le fait de révéler des sujets intimes au milieu d’une foule anonyme et festive. Comme quand toutes les personnes attablées se mettent à entonner un happy birthday collectif lorsque le gâteau illuminé de bougies fait son apparition dans la salle. Oui, ce serait bien d’aller au restaurant. Par contre, c’était stupide alors d’avoir mis le rôti au four…

Une voiture passa dans la rue. Elle devait rouler un peu trop vite, elle entendit le bas de caisse heurter le coussin berlinois qui se trouvait à hauteur de la maison des… Bunel ? Comment s’appelaient-ils déjà ? Lui, grand escogriffe qui ressemblait à un artiste, constamment dans la lune, et elle, petite blonde pétillante, toujours le sourire et une histoire à raconter. Une histoire de ce qui était arrivé à sa petite dernière à l’école ou bien à son grand, féru de jeux vidéo. Bunel ? Non. Bureau ? Bref, cela ne lui revenait pas. La voiture avait dû s’arrêter plus bas. Elle entendit des portières claquer. Son cœur fit un bond. C’était eux, forcément ! Sa fille, son fils, enfin ! C’était peu dire qu’elle les avait attendus ce matin. Ce midi. Bref, ils étaient en retard. Elle remonta en courant le couloir vers la porte d’entrée. Déjà, le carillon tintait.

– Oui, oui, j’arrive !!!

 Elle attrapa la clenche de la porte. Qui ne s’ouvrit pas. Bon sang ! Elle était fermée, et où étaient ces satanées clés ? Elle abaissa le regard. Le trousseau pendait sagement, avec un léger tintement, à la serrure. Un tour de poignet, la porte grand ouverte et le sourire aux lèvres, elle accueillit enfin ses enfants, les serra dans ses bras, qu’ils étaient grands, mon Dieu, elle ne s’y ferait jamais.

– Vous avez vu le chien dans le jardin ? Il faudrait le faire rentrer, François. Il pleut, ça va être une horreur dans la maison !

Son fils échangea un bref regard avec Marion puis se retourna doucement vers elle. La voix, douce aussi : « – Maman, Siki est mort depuis longtemps maintenant, tu sais ? »

Elle accueillit cette réponse avec calme, vaguement agacée, et la repoussa dans un coin de la tête.

– Oui, bon. On verra ça après, vous êtes déjà sacrément en retard, le rôti est presque prêt, votre père est parti, je ne sais où…

Tout en parlant, elle virevoltait nerveusement, les mains fébrilement agrippées à son joli tablier de cuisine à rayures blanches et bleues. Bleues comme tes yeux, lui avait dit Jean en lui offrant. Il y eut un cri. Long, glaçant, incroyablement poignant et qui se transforma en sanglots trébuchant de larmes.

– Maman ! MAMAN !

Elle pénétra dans la salle à manger, alarmée.

– Marion ! Qu’est-ce qu’il y a ? Tu t’es blessée !!!

 

Sa fille se tenait à la table, blanche. Non, livide.  Comment pouvait-elle être si pâle ? Les larmes ruisselant sur ses joues. Son fils l’agrippa par les épaules, la retenant, la soutenant, l’entravant : « – Lâche-moi, François ! »

– Qu’as-tu fait à Papa ? Qu’as-tu fait à Papa ? hurla Marion.

Mais ce n’était pas leur père, cet homme assis à table, elle ne savait pas qui c’était, elle l’avait trouvé là, installé sur une chaise qui n’était pas la sienne, et il lui avait dit quoi, déjà ? Il avait parlé. D’Alzheimer, il s’appelait Alzheimer, c’est ça.

– Ce n’est pas votre père, se mit-elle à pleurer. Je ne sais pas qui c’est, il m’a fait peur, j’ai attrapé le couteau. Oui, je l’ai frappé peut-être, je ne sais pas, pourquoi tu me regardes comme ça, Marion ? S’il te plaît, arrête. Dites-lui de partir maintenant.

Les mains de son fils la guidèrent jusqu’au fauteuil, son regard se porta sur l’homme dont la tête reposait sur la table, comme endormi, comme lorsque Jean avait bu trop de vin parfois et s’assoupissait, le visage enfoui entre les avant-bras.

Un liquide rouge serpentait doucement sur son bras, sa main, filait le long des doigts et gouttait sourdement sur le plancher. En tombant, les gouttes s’étoilaient comme des fleurs. Elle regarda fixement les pétales luisants, rouges, vermeils, de la couleur des roses que son mari ne lui offrirait plus jamais.

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