Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre 13

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, Treizième chapitre

Nouvelle 13

Sang/Sans classe

de

Sandrine Durochat

 

Sang/Sans classe

– As-tu mis le champagne au froid ? vociféra Nadine en sortant précipitamment le gigot.

– Ouiiiii, s’agaça Guillaume qui venait de se couper un doigt en affûtant le couteau à viande. Tu ferais mieux de faire un texto à ton exploiteur de frère pour qu’il pense au gâteau d’anniversaire, Monsieur est tellement plus occupé à s’engraisser sur le dos des travailleurs.

Nadine le fusilla du regard et asséna d’un ton martial :

– Je te préviens Guillaume, tu ne m’emmerdes pas ce soir avec ton discours de prof communiste. Je ne veux pas de votre lutte des classes à deux balles. Maman a quatre-vingt-sept ans et son cœur est fragile. Elle doit nous faire une annonce importante, je pense qu’elle va enfin nous léguer sa fortune.

– Eh bien ! Il serait temps, être aussi riche et ne pas nous en faire profiter, c’est le comble de l’obscénité ! pesta Guillaume en suçotant son doigt ensanglanté.

Les premiers invités sonnaient à la porte. Guillaume fit mine de ne pas entendre mais abdiqua rapidement face aux cris de son épouse. Jess’, l’adolescente de la famille, en profita pour s’esquiver. Sa mère l’interpella mais l’ado lui jeta un regard glauque et répondit qu’elle refusait de manger un frère, fut-il un simple gigot. Nadine, excédée, leva les yeux au ciel. Entre un époux communiste et une fille animaliste, rien ne lui serait épargné ce soir.

– Salut les pauvres ! grinça Thierry, un carton de pâtisserie Pierre Hermé à la main.

Sourire Ultra Brite et tempes grisonnantes, Thierry Belmont coula un regard narquois sur la tenue négligée de Guillaume et lui confia sa précieuse veste Armani.

– Fais gaffe, vieux, elle coûte une blinde. Tu sais que tu devrais arrêter de donner des cours en ZEP, tu ressembles de plus en plus à tes cas soc’.

Un frisson glacé serpenta dans le dos du prof de lettres. Guillaume sentait sa veine temporale pulser à plein régime. Nadine désamorça la situation et proposa de s’installer au séjour quand une créature d’ébène aux longues tresses blondes apparut dans le sillage de Thierry.

– Bijou, une amie, précisa Thierry, en posant la main sur sa croupe docile.

Guillaume fut extirpé du décolleté vertigineux de Bijou quand une limousine avança dans l’allée. Un chauffeur trentenaire et distingué ouvrit la portière. Thierry se précipita pour aider sa mère.

– Je m’en occupe maintenant, Ahmed, lui adressa-t-il d’un ton glacial.

L’assemblée prit place à table et savoura le repas, notamment le frère de Jess’, particulièrement bien cuit et succulent. Quand vint le gâteau, Marthe se leva. Thierry et Nadine étaient tout ouïe, les yeux brillants d’espoir.

– Mes chers enfants, comme vous le savez la vie passe trop vite et depuis la mort de votre père et mes problèmes cardiaques, je connais la fragilité de l’existence. J’ai donc décidé de profiter de mes derniers instants… Je me marie avec Ahmed mercredi, je l’aime et je veux lui offrir une vie meilleure. Ma famille est sacrée et j’espère votre présence, acheva Marthe en se rasseyant.

Plusieurs secondes s’égrenèrent sans que personne ne réagisse. Nadine demeurait sidérée, les bougies à la main. Guillaume s’esclaffa et siffla la bouteille de champagne pendant que Bijou, impassible, surfait sur son Iphone 6. Ahmed, lui, regardait intensément sa bien-aimée et son avenir luxueux. L’éruption vint de Thierry qui croisa le regard du chauffeur :

– Mais maman, tu dérailles, c’est n’importe quoi. On ne sait même pas d’où sort cet indigène ! cracha-t-il en direction d’Ahmed.

 – De Tunisie, je viens de Tunisie, murmura-t-il, les paumes tournées dans un geste d’apaisement.

– Oh, ta gueule ! Je m’en branle, de ton pays de merde ! répondit Thierry.

L’amant gérontophile ne put répliquer. Il s’écroula sur la table de fête, le couteau du gigot planté entre les omoplates. Derrière lui, se tenait Guillaume Plantier, ivre, le regard glaçant. Thierry et Nadine, pas totalement rassurés, s’approchèrent d’Ahmed et de Guillaume.

– Il est mort ! dit Thierry.

Bijou poussa un cri strident et Nadine lui colla deux gifles. La black riposta et les deux femmes se rendirent coups pour coups. Dans leur lutte, elles firent chuter Marthe, tirant les hommes de leur torpeur autour du corps d’Ahmed. Thierry ceintura sa panthère tandis que Guillaume releva sa cougar. Marthe demeurait inerte, son cœur n’avait pas résisté à la chute ou peut-être à la vue de son amant mort… Bijou se remit à hurler de plus belle et cette fois-ci, ce fut Thierry qui lui posa une claque monumentale. Nadine fit un rapide bilan mental de la soirée : deux cadavres dans son salon, un mari meurtrier et pas de fortune à venir…  Elle lança tout de go :

« – Il faut faire disparaître le corps d’Ahmed et ramener maman chez elle pour faire croire à une mort naturelle. »

– Assassins !!!!! lança Bijou. Je me casse, vous êtes des malades mentaux.

Thierry se précipita sur elle et tenta de l’étrangler mais la jolie black s’empara du taser dans son sac à main réservé aux clients récalcitrants et lui envoya une belle décharge dans les bijoux de famille, le laissant plié en deux au sol.

– Bande de bâtards ! Vous essayez aussi de me buter, sauf que j’ai une poto qui sait où je suis. Vous allez me filer un paquet de blé pour que j’oublie ce que j’ai vu ce soir, sinon je vous balance aux keufs pour le rebeu et la vieille morue ! menaça Bijou en reprenant difficilement son souffle.

Tous comprirent qu’il faudrait faire avec Bijou… Le quatuor embarqua les deux corps dans la limousine. Thierry et Guillaume jetèrent Ahmed et le couteau dans le fleuve et Marthe Belmont fut bordée dans son lit pour un ultime sommeil.  Vers vingt-trois heures, l’équipée revint à la maison. Jess’ descendit les escaliers, son casque audio vissé sur les oreilles braillant une musique effroyable. Elle s’étonna de l’absence de sa grand-mère. Nadine bafouilla que mamie Marthe avait décommandé. L’ado haussa les épaules, se coupa une grosse part de gâteau et remonta dans sa chambre, la musique toujours à fond.

Avant de partir, Bijou indiqua à ses nouveaux associés qu’elle leur adresserait dès le lendemain les coordonnées d’un compte au Mexique afin qu’un virement de cent-cinquante-mille euros soit crédité, faute de quoi elle les dénoncerait. Elle tourna ensuite les talons.

L’adrénaline était retombée. Nadine était abattue et Guillaume demeurait recroquevillé sur le canapé en observant Thierry d’un œil fiévreux. En manager aguerri aux situations de crise, Thierry rassura sa sœur sur le silence facilement monnayable de Bijou. Une fois payée, elle se ferait oublier. Puis il s’empara de sa veste, palpa ses poches à la recherche de son portable et prit rapidement congé de ses hôtes en jetant un regard neuf à son beauf meurtrier. Les obsèques de Marthe eurent lieu trois jours plus tard. Bijou reçut son argent et s’exila immédiatement à Cancun pour ouvrir une boutique pour touristes argentés. Le partage de la fortune colossale de Marthe Belmont ne profita pas à son fils car Belmont fut rapidement accusé du meurtre d’Ahmed, son téléphone portable ayant été découvert dans la poche de pantalon du malheureux.

Thierry Belmont eût beau hurler la vérité sur cette soirée, personne ne le crut. Accuser de meurtre Guillaume Plantier, professeur communiste et militant en ZEP n’était pas sérieux pour les jurés. Par ailleurs, tout était contre lui : portable, mobile et personnalité. Une ribambelle de vieilles chouettes, amies de Marthe, défila à la barre pour témoigner de la vie débridée et amorale du fils Belmont, de son attachement exclusif à sa mère à sa fortune et des intentions de celle-ci de se marier avec le jeune immigré.

Thierry Belmont écopa d’une peine de vingt années de réclusion criminelle.

Dissimuler en douce le portable de Thierry Belmont dans la poche de ce pauvre Ahmed après l’avoir poignardé n’avait pas été aisé pour Guillaume Plantier et lui-même ne s’expliquait toujours pas cette improbable et heureuse initiative, même un an après. Son cerveau avait éjecté toute morale ce soir-là et il avait sauté sur cette opportunité unique pour se venger de Belmont. Bien sûr, Nadine avait été furieuse mais sa peur d’être, elle aussi accusée, avait vite effacé sa colère et elle avait vite oublié les parloirs et son frère. Ils étaient désormais riches à millions et avaient quitté leur pavillon d’Aubervilliers pour une retraite dorée de rentiers. Jess’ avait préféré migrer à Paris, toute dévouée à sa cause antispéciste. Il fallait bien que jeunesse se passe, songea Guillaume.

Guillaume se remémorait souvent cet anniversaire très spécial qui lui avait offert une nouvelle vie et l’occasion de punir un vrai coupable du système. Sirotant son cocktail, à l’ombre d’un cocotier et les pieds dans le sable blanc de l’île de Saint-Barth’, Guillaume songeait à Thierry, lui aussi à l’ombre pour longtemps et se fit la promesse entre deux gorgées de lui adresser une carte postale pour son prochain anniversaire, car, comme le disait Belle-maman, la famille c’est sacré !

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