Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre 20

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles,  vingtième chapitre

Nouvelle 20

L’ami le plus fidèle par Patrice Guirao

L’ami le plus fidèle

Il venait de remettre une bûche dans le feu pour lui redonner vie. Pas de celles faites en force pour durer, mais une vie toute simple, que l’on regarde mourir.Assis sur le banc de pierres noircies, le père fumait un grossier tabac mal séché. Il redressa la tête et regarda Rémi.

– C’est décidé, Rémi.

Rémi se retourna vers son père, l’interrogeant du regard. Le père ralluma pour la énième fois sa pipe au feu d’un méchant briquet d’amadou et après avoir tiré quelques bouffées poursuivit.

– Vick est trop vieux.

Il remua les braises sous la bûche avec un tison avant d’ajouter : « – Il a dix-sept ans aujourd’hui.  Il n’est plus bon à rien. C’est devenu une bouche inutile. Il faut s’en séparer, petit. »

Rémi sentit son ventre se nouer. Le père le regarda droit dans les yeux.

– C’est toi qui le feras.

– Mais Pa, j’sais pas faire.

– Tu apprendras.

Rémi se tassa un peu plus dans l’ombre près du père, la gorge sèche. Pour lui le monde venait de s’écrouler. Vick était son ami. Du plus loin que remontaient ses souvenirs, Vick avait toujours été à ses côtés. Ils avaient grandi ensemble. Ensemble, ils avaient partagé l’odeur moite des sous-bois humides de l’automne, les jeux épuisants du printemps, où tout redevient possible, où la vie se fait espoir, les longues soirées d’été, quand l’épaisse horloge de la cuisine et le soleil ne parlent plus le même langage, et serrés l’un contre l’autre, résisté aux blessures de l’hiver.

Pourtant aujourd’hui le moment était venu. Ce n’était pas vraiment une surprise pour Rémi, mais un choc. D’ailleurs, il avait bien compris, quand le père avait ramené le petit Brouck, que Vick ne pourrait plus rester longtemps avec eux. Maintenant, Brouck savait très bien mener le troupeau et le père avait raison, Vick ne servait plus à rien. Rémi avait espéré que le père attendrait que la nature fasse son œuvre. Ou bien qu’il aurait fait la chose discrètement. Qu’un matin, en se levant, il aurait constaté que Vick n’était plus là. Il aurait alors pleuré seul dans la grange. Personne n’aurait parlé et l’on aurait continué à vivre, comme si Vick n’avait jamais existé.

Mais, il n’aurait jamais pensé que la tâche lui incomberait. Il restait accroupi près du père, cherchant vainement à réchauffer son cœur.

– Mais j’sais pas faire, Pa, bredouilla Rémi, comme pour lui-même.

– Ne discute pas. Demain tu iras avec Paul, il te montrera.

Vick les regardait et remuait la queue. Il ne s’était même pas levé, tant sa vieillesse devenait lourde à porter. Paul tendit son fusil de chasse à Rémi.

–Tu te mets à cinq mètres et tu vises la tête. Il ne souffrira pas.

– Mais j’peux pas, il me regarde !

– Attends !

Paul repartit dans la remise et revint avec un morceau de pain sec qu’il déposa devant le chien. Vick baissa la tête pour s’emparer du pain et le manger à petites bouchées gourmandes. Paul recula de quelques pas et se retourna.

– Vas-y, maintenant. Il te regarde plus.

Rémi, le regard brouillé, mit en joue et tira. Vick s’affaissa, son morceau de pain entre les crocs.

Le père arriva, la pelle à la main. Il s’arrêta près du chien et sans regarder Rémi lui dit :

« – Tu n’aurais pas dû faire ça.

– Mais Pa, c’est toi …

– Oui je sais… mais tu aurais quand même dû lui laisser finir son pain. »

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