Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre 22

Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles,  Vingt-deuxième chapitre

Nouvelle 22

Les quarante ans de Jérôme de Brigitte Putod-Delieutraz

Les quarante ans de Jérôme

Juin 2019. Dix ans déjà que ses jambes ne le portent plus et qu’il vit en fauteuil roulant. Depuis l’accident, ma situation est plus confortable. Nos amis ont déserté. Mon sentiment de jalousie s’est apaisé. J’avoue que j’aime ce huis clos et la routine des actes de la vie quotidienne. A soixante-cinq ans, je n’ai plus peur.

Notre rencontre a eu lieu à la librairie Le Persan Bleu. Jérôme avait vingt ans et moi trente-cinq. Je voulais relire le Rouge et le Noir et j’avais le livre en main. Il cherchait le même livre. Effronté et rieur, il m’interpella et me proposa qu’on le coupe en deux. Lui lirait une partie pendant que je lirais l’autre et l’échange se ferait au bar d’à côté. L’idée loufoque m’amusa et le garçon me plaisait, début de l’histoire.

Vingt ans après, il a quarante ans, j’en ai cinquante-cinq. Notre différence d’âge m’obsède. Je ris moins. Je crains qu’il me quitte. S’il part, je sais que mon équilibre sera ébranlé. Souvent, je l’épie et parfois, malgré moi, je fouille dans son portefeuille. Oublions cela.

Dans quelques jours, on va fêter son anniversaire. La journée sera joyeuse, entourés de nos amis, nous allons passer un très bon moment. J’ai préparé le programme de la fête avec soin, envoyé les invitations, organisé les covoiturages. Le matin, départ d’Aix-les-Bains, déplacement vers le lieu de l’événement, maintenu secret  jusqu’au dernier moment, avec arrêt à neuf heures trente pour un petit-déjeuner en plein air. J’ai déposé dans mon coffre croissants et thermos de café. A onze heures trente, halte dans un restaurant à La Mure pour un repas léger. Le moment fort de la journée se déroulera à quatorze heures. Après, chacun pourra choisir de se promener dans les environs ou se baigner dans les eaux turquoise du Lac de Monteynard-Avignonet. Le soir, rendez-vous à Mayres-Savel, village situé à flanc de montagne, qui domine le lac et offre une vue magnifique. Sous un chapiteau, un traiteur nous proposera champagne, petits-fours, charcuterie, fromage et un énorme gâteau d’anniversaire avec quarante bougies. Tout est bien organisé. Jérôme ne se doute de rien.

Jérôme adore les sports extrêmes, sa condition physique est exceptionnelle, le cadeau que j’ai prévu lui correspond parfaitement. Je regarde ses jambes longues et fines, son buste qu’il rase chaque année en début d’été, ses pectoraux bien dessinés et son ventre plat, j’admire sa forme physique mais je suis angoissée.

Trois jours avant la fête, mon anxiété redouble. Pourquoi ai-je réservé pour lui un saut à l’élastique ? Je redoute l’accident. Je dors mal, je m’interroge sur mes motivations : fierté de montrer à tous et à toutes les capacités de la personne avec laquelle je vis, désir secret de mettre Jérôme, ou moi-même, à l’épreuve ? Je n’ose pas pousser plus loin l’analyse.

Le jour de l’anniversaire arrive enfin. La veille, j’ai appelé une nouvelle fois le moniteur pour m’assurer de la totale sécurité du saut. Je sais par cœur que les élastiques sont constitués de plusieurs centaines de fils de latex solidarisés par une gaine, les maillons et mousquetons en acier inoxydable solidement accrochés aux extrémités, les câbles talqués et stockés à l’abri de la lumière, remplacés tous les cent cinquante sauts.

Le matin, je me lève de bonne humeur. Jérôme joue le jeu à fond sans chercher à savoir ce que j’ai organisé. Il aime les surprises. La matinée se déroule comme prévu et en début d’après-midi, l’ensemble de la turbulente petite troupe se dirige vers le lieu de l’exploit. Il fait beau, les prés fleuris sentent le chaume. Jérôme n’a aucune appréhension. Le moniteur l’encourage et plaisante. C’est le premier participant de l’après-midi. Il enfile le baudrier et enjambe le parapet, attend le top et se lance dans le vide pour un plongeon de cent trois mètres au-dessus des gorges du Drac. Un exploit fantastique et des sensations inoubliables. Le vidéaste filme derrière la balustrade métallique. Sur le pont, le silence est total, puis, à peine quelques secondes plus tard, de terribles cris d’effroi envahissent l’espace.

Dans Le Dauphiné Libéré, l’article relata succinctement l’histoire :

Drame lors d’un saut à l’élastique. Ce qui devait être un heureux anniversaire vire au cauchemar. Lors d’un saut à l’élastique du pont de Ponsonnas, la tête d’un homme de quarante ans touche violemment le sol. Rapidement emmené au CHU de Grenoble, ses jours ne sont plus en danger.

L’enquête révèlera que l’élastique trop long de plusieurs centimètres avait par mégarde été échangé par un autre.

Hier, en surfant sur internet, je suis tombée sur la vidéo du saut. Je l’ai regardée froidement, comme si Jérôme et moi n’étions pas concernés.

7 réflexions sur “Un anniversaire déjanté : la publication des nouvelles, chapitre 22

  1. Place à l’imagination du lecteur dans cette petite nouvelle quant à l’a propos de cet ‘échangé’…
    Puis c’est semble t’il une autrice compatriote alors je visualise bien les lieux en question 😉

    J'aime

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