Franco la muerte , par Frédéric Bertin-Denis , extrait 6

Coucou mes polardeux,

C’est une chroniques un peu spéciale que je vous propose aujourd’hui.

En effet, je vais tenter de vous présenter un recueil de nouvelle à travers les textes des auteurs de celui-ci.

A travers différents extraits et différents auteurs.

Je reviendrai régulièrement vous parler de…

Franco la muerte .

Un peu comme un leitmotiv tout au long de ce mois de Noël

Et vous allez comprendre pourquoi en lisant la suite

Aujourd’hui je vous donne à lire l’extrait de la nouvelle de

Alain Bellet

Les prochaines fois, ce sera d’autres extraits et d’autre auteurs.

Le but avoué et de vous faire aimer ces extraits et vous faire lire ce bouquins et pourquoi pas… acheter et offrir ce recueil de nouvelles passé inaperçu lors de sa sortie.

Et non je n’ai aucune action chez cet éditeur, promis, craché.



Le livre : Franco la muerte, Patrick Amand, Alain Bellet, Antoine Blocier et al. Paru le 17 août 2015 chez Arcane 17. 21€. (279 p.) ; 22 x 14 cm

4e de couv :

Franco la muerte

Novembre 1975, le Caudillo meurt de sa belle mort. Dans son lit, en toute impunité !

Janvier 2015, l’idée jaillit de célébrer l’anniversaire de Franco de porc, pour les 40 ans de sa mort.

40 ans… Si le temps a passé, la détestation est intacte, inscrite au plus profond de notre ADN. Et l’envie d’écrire est immédiate. Franco, les garrots, les fachos, les bigots, les toubibs, les courtisans, les cocos, les anars, les Basques : vingt auteur(e)s entament ici la grande parade des règlements de compte. Ces snipers de la plume visent juste, et sur tous les tons : drôle, cocasse, grave, ironique, coléreux. À l’arrivée, on se dit que l’affaire n’est pas soldée. D’autant que l’Ogre a fait des petits, beaucoup de petits…

 

L’auteur du jour : Frédéric BERTIN-DENIS
Né en 1966 à Pontarlier.
Prof multi-services (Communication, Lettres, Histoire) et multi lieu (fac française et sud-coréenne, lycée pro banlieue de Montbéliard, IUT Vesoul) Influencé par CRASS, Dead Kennedy’s, The Clash et Bérurier Noir… Il projette de raconter la société actuelle à travers des parcours individuels complexes.
Ses armes littéraires : Polar et roman noir, dont Viva la muerte ! (2012) Kyklos éditions.

Le post-it de Ge

Franco la muerte

Vingt nouvelles autour de la figure du dictateur espagnol.
Vingt nouvelles contre l’oubli.
Des textes forts, engagés parfois, rageurs souvent.
Car plus de 40 ans après la mort de Franco, le nationalisme a toujours beau jeu. Et pas qu’en Espagne. Partout en Europe et ailleurs il égraine son mépris des autres, de l’étranger. Partout il sème son dégoût des différences, sa haine pur et simple. Partout il me fait honte.
Ces 20 nouvelles sont salutaires, aujourd’hui encore plus qu’hier.
Elles nous rendent vigilants.
Nous redonnent de l’espoir en l’Homme, en l’Humain.
Vingt texte nécessaires.
Un grand merci aux auteurs et à l’éditeurs pour ce choix risqué quand on sait que le format de la nouvelle n’est pas très lu en France.
Un recueil à acheter, à transmettre, à faire circuler et à lire de toute urgence.

Et pour vous le prouver, lisez la prose ci-dessous tirée de ce merveilleux recueil.

(extrait)

MAURICIO LOPEZ EST COMMUNISTE   !

Frédéric Bertin-Denis

 

Aout 1942 8

Je suis Pedro, mais on m’appelle « El Cabrero ». Aujourd’hui, je fête mes quatorze ans, pourtant personne ne s’en soucie. Et pour cause ! Depuis la mort de mes parents, il y a des années, je suis au service de la famille Sequeiro y Bourbon. Trois cent soixante jours par an, je garde seul leurs troupeaux dans les pâturages rocailleux de la Sierra Morena.

En cette belle soirée d’été, je viens de ramener deux cents brebis en pleine santé à la propriété. Satisfait, mon patron m’a donné cinq jours pour profiter de l’État Nouveau… Je ne comprends pas ce que cela veut dire, mais je m’en fous, j’ai des vacances !

Avec Ernesto, mon âne fidèle, je prends le chemin qui va me conduire à La Quinteria, mon village natal. C’est le seul endroit où il me reste des connaissances avec qui parler. Bien que la nuit commence à tomber, la chaleur colle ma chemisette à mon corps chétif. La ficelle qui me sert de ceinture semble s’être desserrée sous l’effet de    la faim. Heureusement, il me reste du pain et du fromage. Je m’installe sur une pierre et déballe mon repas. Ernesto me guette du coin de l’œil. Je lui tends le pain sec qu’il mâche, reconnaissant.

Alors qu’il nous reste à peine deux kilomètres à par- courir, j’aperçois le halo cahotant des phares d’un véhicule. Le crissement des freins du camion est assourdissant quand ils se bloquent à notre hauteur. Aussitôt, une dizaine d’hommes vêtus d’uniformes bleus sautent de la plate- forme. Leur chef s’approche très près de moi. Son haleine empeste l’ail et l’alcool.

  • Où tu vas avec ton âne ?
  • À La Quinteria.
  • Tu as vu l’heure ?

Je hausse les épaules. Elles n’ont pas le temps de retomber que ma joue s’enflamme sous l’effet de la plus grosse gifle que j’ai jamais reçue.

  • Et le couvre-feu ? Tu en fais quoi ?
  • Le couvre quoi ?

Ce coup-ci, je me retrouve un genou au sol et une énorme cloche résonne dans ma tête. À travers mes larmes, je distingue un des jeunes phalangistes qui parle à l’oreille de son supérieur. Je le reconnais.

  • Jésus Ramos ! m’écrié-je plein d’espoir.
  • Ta gueule « Cabrero » ! me répond-il en lançant son godillot dans mes côtes.

Entre deux halètements, je repense à cette face de rat bouffée par l’acné. Comment ai-je pu croire que ce tortionnaire de chatons allait vouloir m’aider  ? Qu’est-ce que je peux être con ! Déjà gamin, il profitait de son droit d’aînesse pour maltraiter les plus petits et s’écrasait comme une merde devant plus fort que lui.

Peu à peu, je reprends mon souffle et réintègre la réalité. Jésus et son chef continuent à discuter, mais Ernesto brait comme s’il voulait rendre sourd tout l’univers. Le coup de feu éclate et le silence s’impose. Je fixe le regard perdu de mon compagnon. Ses pieds s’entremêlent et il s’écroule sur le flanc. Le cri que je lance reste coincé au fond de ma gorge tandis que Jésus me plaque son revolver sur le front.

  • Debout connard ! Mon chef veut te parler.

L’horreur le dispute à la peur. J’obtempère. Gueule puante revient à la charge.

  • Qu’est-ce que j’apprends, tu es le fils de saloperies rouges ? Ça ne m’étonne pas quand je vois une pleureuse comme toi ! Mais bon, Jésus me dit qu’on s’est débarrassé de ces merdes bolchéviques dès 36 ! Par contre…

Le salopard laisse un long silence. Je transpire de plus en plus. Je sens mon estomac se tordre. Ne pas me chier dessus. Ne pas leur faire ce plaisir… Je tiens. Il reprend.

  • …Tu connais Mauricio Lopez. Tu sais, un grand cos- taud.
  • Euh oui, je le connais. On a grandi ensemble au village.
  • Enfin, une bonne réponse. Tu vois quand tu veux ! Alors tu vas pouvoir me dire un petit truc sur lui et on te laissera partir.

Le sourire narquois et le ton doucereux n’annoncent rien de très bon, mais, avec un peu de chance, l’ivrogne dit la vérité.

  • Donc, toi qui le connais bien, tu vas pouvoir me dire si Mauricio Lopez est communiste ?
  • Ben, aux dernières nouvelles, il était apprenti boucher…
  • Tu me prends pour un con ? hurle le milicien.
  • Pas du tout ! C’est vrai.
  • Je ne te le demanderai pas une autre fois. Il est COMMUNISTE ? Oui ou non ?

La sueur coule à flots de mon front. Je regarde à droite et à gauche. Je ne connais pas ce putain de métier et encore moins si Mauricio l’exerce. J’hésite et me lance.

  • Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu. Peut-être que maintenant il travaille pour la commune…

Le phalangiste me dévisage, hésite et éclate de rire. La troupe se joint à l’hilarité. Tous se gondolent, sauf mon pauvre Ernesto qui ne bougera plus jamais… Quelques secondes plus tard, l’ordre claque.

  • Ça suffit ! Embarquez-moi cet abruti. On s’occupera de lui en ville.
15 Août 1942

Je pue l’urine et la merde. L’annulaire et l’auriculaire de chacune de mes mains sont broyés, mon corps a été lacéré par les ceintures de cuir. Mes couilles ont été traversées par des milliers de volts. La faim, la soif, rien à foutre ! Ce ne sont pas ces douleurs qui me font mal ! J’ai TRAHI…

Je revois ces salopards me faire craquer. Quand ils balancent en rigolant ce pauvre docteur Marcos depuis le 7e étage, je comprends que je suis le suivant. Ils s’approchent de moi avec un masque à gaz qu’ils m’appliquent sur le nez. Consciencieusement, ils obstruent toutes les arrivées d’oxygène. Mes poumons explosent, un voile rouge envahit mon cerveau, je vais basculer vers le néant… Ils retirent le masque juste avant que je ne perde conscience. Après quelques secondes, ils remettent ça. À la cinquième fois, dans un souffle que j’espère le dernier, j’ânonne une phrase dont je ne comprends toujours pas le sens :

  • Mauricio Lopez est communiste.

Mon tortionnaire me dévisage. Un sourire satisfait déforme son faciès.

  • Ramenez-moi ça dans sa cellule.

Fin de matinée, la face macabre de Jésus Ramos s’encadre à la porte de ma cellule.

  • Salut, « El Cabron ». Je t’ai apporté des fringues propres pour ton procès. Tu ne peux pas y aller comme ça, t’es vraiment trop répugnant !
  • Va te faire foutre ! Je ne veux rien qui vienne de toi…
  • Je ne fais qu’obéir aux ordres. Si cela ne tenait qu’à moi, tu aurais rejoint depuis longtemps ton copain Mauricio.
  • Qu’est-ce que tu veux dire ?
  • Tu n’as pas compris ? T’es décidément trop con !

Quand on t’a ramassé, on avait déjà fusillé ton pote !

  • Mais alors…
  • Ben, oui. Tu as dénoncé ton ami pour rien. Seulement, maintenant, on te tient et on ne te lâche plus…
  • Pourquoi ?
  • Parce que tu as du sang républicain dans les veines et on déteste ça.
  • Je ne sais même pas ce que veut dire « républicain » ou « communiste ».
  • C’est possible, mais c’est dans tes gènes. Le grand professeur Antonio Vallejo Nágera l’a prouvé. Allez, assez causé. Je dois t’emmener au tribunal, enfile ces frusques et signe ta déposition.
  • Je ne sais pas écrire.
  • Pas grave, je signe pour toi !
16 Août 1942

Hier, le procès a duré en tout et pour tout huit minutes. Je suis condamné à trente ans de travaux forcés pour intelligence avec l’ennemi. Ils viennent de me charger avec vingt autres détenus dans un camion bâché. Aucun d’entre nous ne sait où nous allons. Personne n’ose le demander aux gardiens. Nous affichons tous des stigmates des interrogatoires que nous avons subis. Chaque cahot de la route est une nouvelle torture. Je suis assis au fond du camion contre la cabine de conduite. Mon seul voisin, sur ma gauche, est un solide gaillard d’une quarantaine d’années. Son visage n’est qu’ecchymoses, mais les coups n’ont pas altéré la fierté de son regard.

Notre camion progresse très lentement sur les routes andalouses écrasées par la chaleur. Après cinq heures de route, les gardiens entrouvrent la bâche arrière. Ils ne supportent plus l’odeur de pus, de transpiration et de merde qui émane de nous. Par l’ouverture, j’aperçois une pancarte : Écija. Nous allons donc vers l’ouest. Je connais cette route car c’est par là, du côté de Séville, que mon patron, Don Sequeiro y Bourbon, m’a emmené une fois pour acheter des brebis. J’avais adoré cette escapade.

Comme mes compagnons d’infortune, je crève de soif. Évidemment, nos geôliers n’en n’ont que faire. Je finis par m’écrouler sur l’épaule de mon voisin. Quand je me réveille, la pénombre règne et la chaleur s’estompe. Je me redresse rapidement en constatant la position inconfortable que j’ai imposée à mon voisin.

  • Excusez-moi, balbutié-je.
  • Ne t’inquiète pas, tu me fais penser à mon fils. Installe- toi bien.
  • Merci, mais ça va aller maintenant.
  • Je m’appelle Ramon. Et toi ?
  • Pedro, mais tout le monde m’appelle « El Cabrero ».
  • Vos gueules ! menace un gardien en braquant son fusil. Nous obtempérons et le voyage reprend son cours. Il doit être deux heures du matin quand le camion s’arrête définitivement.
  • Grouillez-vous ! Descendez, raclures rouges !

Nous nous retrouvons devant une grille sur laquelle trône une pancarte : « Los Merinales– Dos Hermanas– Colonia Penitenciaria Militarizada »….

 

La suite est à découvrir dans Franco La muerte,

 

 

 

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