Gabrielle, une nouvelle de Simone Gelin, épisode 1

Gabrielle, une nouvelle de Simone Gelin

Bonjour, comme promis il y a quelques jours, nous allons vous proposer un peu de lecture pour égayer votre confinement.

Notre auteure girondine, Simone Gélin vous offre à vous ami(e)s du Collectif Polar, une nouvelle inédite, Gabrielle

On va ici la publier sous forme de feuilleton. 3 épisodes rien que pour vous.

Alors voilà c’est parti pour le premier épisode


Gabrielle

Novembre 1877

Personne n’avait jamais vu pleurer Gabrielle.

Personne ne l’avait vue pleurer, mais ce jour-là, ce fut moins une.

Seize ans

—     Alors, tu es contente, petite ?

Gabrielle tremble malgré elle.

—     Réponds, Gabrielle, tu es contente ?

Parce que c’est déjà beau qu’on s’en soucie.

—As-tu perdu ta langue ?

Gabrielle balbutie un non à peine audible.

— Alors, dis-le.

— Oui ! Dis-le. Qu’est-ce que tu attends ?

Elle les laisse causer.

Elle sait ce que cachent les mots.

Il n’est pas nécessaire d’y répondre.

Il y a sept ans, sa mère lui avait déjà demandé :

—  Alors, tu es contente, Gabrielle ?

****

Neuf ans

 

À neuf ans, Gabrielle ne se méfiait pas encore de l’avenir.

Et ce jour-là, elle avait perdu son sourire.

Ce jour-là, elle a vite appris ce que cela signifiait lorsque les adultes posaient ce genre de question.

Elle avait balbutié : oui, elle était contente. Puisque c’était ce qu’on attendait d’elle.

Et l’affaire avait été réglée ainsi.

Tout le monde pourrait dormir tranquille.

Remords balayés. Consciences lavées.

Il est vrai que dans ce patelin, dans ce milieu, les tergiversations ne sont pas coutume.

Et personne n’a pas de temps à gaspiller.

Il faut filer droit.

Endosser une cuirasse.

On n’esquive pas ce jeu de rôle.

Deux heures auparavant, debout dans l’embrasure de la porte, sa mère l’avait hélée :

—    Gabrielle, venaqui !

Elle était occupée à ramasser les fruits tombés sous le prunier au fond du jardin. Elle avait abandonné ses frères et sœurs et accouru − si elle avait su ce qui l’attendait, elle ne se serait pas tant pressée, elle aurait même pris ses jambes à son cou pour s’enfuir à l’autre bout du monde.

Au milieu de la cuisine, Jeanne Camin, la voisine, plastronnait, campée sur une chaise basse.

 Gabrielle avait observé que la matrone paraissait tenir en équilibre dans cette position, car le siège était invisible, entièrement dissimulé sous son énorme postérieur qui débordait de toutes parts et les pans de sa jupe qui balayaient le sol.

Les bras croisés sur son opulente poitrine, la bonne femme arborait un air important. Plissant les yeux pour examiner Gabrielle de la tête aux pieds, comme si elle était l’unique objet de sa visite.

Gabrielle ressentit une peur instinctive, sans pouvoir se douter de ce qui lui tombait dessus.

Elle allait vite le savoir.

Elle allait découvrir en même temps ce dont la vie était capable.

La Jeanne, assise sur son trône, avait lâché la nouvelle sans prendre de gants, sur un ton dénué de scrupules.

Sa mère à côté d’elle tanguait d’une jambe sur l’autre. Bercée, qui sait, par sa mauvaise conscience.

Les Borie la demandaient comme servante, point.

—     Tu te débrouilles bien, c’est une bonne occasion. Des riches, les Borie.

Il n’y avait pas de grain à moudre là-dessus, aucune autre raison à donner, tout le monde savait que la paye du père était maigre.

La famille était pauvre – condition banale à l’époque. Résignés à leur sort, ces gens n’imaginaient pas qu’il puisse en être autrement − l’écho du discours de Victor Hugo à Bordeaux, n’étant pas parvenu jusqu’ici.

Jean Costes était scieur de long, un métier honorable et même plutôt respecté, car il requérait un savoir-faire et une adresse remarquables. Dans une autre vie, Gabrielle allait dans la grange voir son pèretravailler. Elle aimait le bruit de la scie, l’odeur du bois et de la résine, la sciure qui volait et piquait les yeux, elle était fascinée par les grandes mains qui caressaient les troncs avant de trancher à la perfection les arbres qui devenaient sous ses yeux de belles poutres droites destinées à faire de solides charpentes. Elle voyait le regard concentré de son père, ses joues cramoisies, les muscles sculptés par l’effort.  Elle frissonnaitde plaisir.

Costes ne rapportait toutefois qu’un maigre salaire, lui permettant à peine de nourrir les siens. Il avait épousé Maria et lui avait fait quatre enfants en peu de temps, un garçon et trois filles dont l’avenir était bien incertain.

Alors, bien entendu, une bouche de moins à nourrir, c’était un fier service prôné par la daronne.

Pour se rendre chez ses futurs patrons, il suffisait de traverser la place de l’église. Le cœur de Gabrielle tremblait, ses petites jambes de neuf ans aussi, sur le trajet.

****

Seize ans.

 

  • Mais à quoi tu penses, Gabrielle ? Tu as entendu ce qu’on te dit ?

Ils sont tous là, devant elle : Angèle, inflexible dans sa robe en taffetas jaune qui bruisse au moindre de ses mouvements et son époux, Charles Borie le torse sanglé dans son gilet.

Plus son père, en habit du dimanche, qu’ils ont fait venir pour donner son consentement puisqu’elle est mineure. Sa mère n’a pas été demandée.

Ils feignent tous les trois, à tour de rôle, de solliciter son avis.

Ils le réclament comme un soulagement et comme un dû.

Même Angèle, s’y met, de sa voix aigre, de son ton pète-sec :

  • Tu es contente, au moins ?

Gabrielle serre toujours les dents.

Ils sont là devant elle, mais elle ne les voit pas.

Son regard erre au-delà de la frontière du parc, se perd dans l’ombre des grands chênes qui bordent la propriété.

Elle les fait attendre.

Ils la trouvent un peu ingrate, à la fin.

Ne sont-ils pas là pour se soucier de son sort ?

Pour assurer son avenir ?

Animés tous les trois des meilleures intentions du monde ?

Borie s’impatiente. Il piétine et tourne sur lui-même, agacé par le mutisme de la jeune fille. Il n’en revient pas de cet affront.

Jusqu’ici Gabrielle a toujours obéi, faisant ce qu’on lui disait et ce qu’on était en droit d’attendre d’elle, sans rechigner, sans manifester d’émotion ou de contrariété. Elle n’a jamais montré pareil entêtement.

Certes, il avait bien décelé parfois un comportement étrange, repéré une forme d’indifférence chez elle, un détachement surprenant, une impassibilité impressionnante pour son âge, qui traduisaient uneacceptation glaciale de son sort. Comme si la vie glissait sur elle sans l’atteindre, mais après tout, cela lui semblait logique, car probablement lié au conditionnement de sa naissance.

Il avait dans l’idée que les pauvres venaient au monde pourvus d’une force de résignation inhérente à leur statut, dotés d’un stoïcisme qui favorisait ce renoncement indispensable à leur salut.

Il pensait aux caprices d’Angèle, à sa paresse, à ses sautes d’humeur. Heureusement, Dieu, ou la nature – il n’était pas fixé là-dessus –, faisaient bien les choses. Attribuant les vertus d’ascétisme nécessaires à ceux qui en avaient besoin plus que les autres pour supporter les vicissitudes de l’existence.

Mais cette fois, la froideur de Gabrielle lui paraît condescendante, presque hautaine.

Ses réflexions l’ayant absorbé quelques minutes, Borie prend conscience du temps suspendu et du silence autour de lui qui répand un malaise lourd et épais comme la chaleur qui plombe l’air. Il tire son mouchoir de sa poche pour s’éponger le front.

Gabrielle regarde toujours dans le vide.

Personne ne sait plus comment s’en tirer.

Angèle piaffe, elle presse son époux de régler la situation.

Borie hausse les épaules en signe d’impuissance et d’abdication, puis il se tourne vers Costes, il s’en remet à lui, à présent, il sollicite son intervention d’un coup de menton autoritaire. Il le renvoie à ses responsabilités familiales, il veut s’en laver les mains, de cette histoire.

Le père, acculé, cherche à pénétrer le regard de sa petite.

Il lui relève le menton et insiste doucement :

— Tu l’aimes bien, le Pierrot.

Gabrielle soulève ses paupières.

Oui bien sûr, elle l’aime bien, il est gentil.

****

 

Pierre

Justement, ce jour-là, au même moment, exactement, à deux pas de là, Pierre Mora pousse la porte du café du lac.

Il ne fait pas semblant, il la pousse franchement, comme s’il était instamment convoqué par une importante assemblée, mais ce n’est qu’avec lui-même qu’il a rendez-vous, ici, aujourd’hui, et il se laisse tomber sur la première chaise qui lui tend les bras.

Il ressent comme jamais le besoin d’un remontant.

Il ne sait pas pourquoi.

Il commande un verre de vin. Marius, le patron affable vient s’asseoir à la table et trinquer avec lui.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Mora ? Tas jamais mis les pieds chez moi ! C’est bien la première fois ! T’as des soucis ?

Pierre secoue la tête, il ne trouve rien à répondre, non, pas de soucis… Un poids énorme, pourtant, lui écrase la poitrine.

Il ne sait pas ce qu’il a.

Quand on l’a fait venir pour lui proposer d’épouser Gabrielle, il a éprouvé un profond malaise qu’il est bien incapable d’analyser. Un vertige l’a saisi, au bord du précipice.

Il pressent ce tournant de sa vie comme une enjambée fatale.

Ce n’est pas tant l’idée de se marier, non, c’est autre chose.

Une douleur inconnue qui s’est introduite en lui comme une empoisonneuse.

Une semeuse de trouble venue lui pourrir son bonheur.

C’est d’un mal-être qu’il s’agit.

Une honte réveillée par le souvenir des errements de son grand-père.

Une souillure inscrite dans la mémoire familiale et qui rejaillit sur les générations.

Il se demande ce qui dans ce projet de noces, peut bien lui donner à repenser au vieux Nichotte, son grand-père, et à cette sale histoire qui vient lui gâcher sa félicité.

 Quel rapport ? Non, il ne voit pas le lien.

Mais il est intuitif, et donc du genre à se laisser influencer par un ressenti comme celui-là.

Descendant verre après verre, Pierre Mora se laisse gagner par la mélancolie. Il y a quelque temps, il aurait été fou de joie à l’idée de marier la Gabrielle. Petite, vaillante, mignonne avec ses yeux verts, possédant une autre qualité : silencieuse. Un atout de plus pour Pierre, taiseux lui aussi. Ce n’est pas elle qui risquerait d’assommer son homme avec des commérages. C’est vrai qu’elle n’est pas très souriante, mais au moins, elle n’a jamais été pleurnicharde, même lorsqu’elle était enfant, Pierre s’en souvient très bien.

Non, décidément, il ne voit aucune autre fille dans son entourage qui pourrait lui convenir et lui plaire autant que Gabrielle.

Alors, quoi ? Il devrait être content, et il ne l’est pas.

 

****

Neuf ans.

 

Gabrielle avait déjà eu l’occasion de croiser Madame Borie dans la rue ou à la boulangerie.

Les vêtements élégants, la belle maison, tout cela lui paraissait normal.

Des gens bien. Bien, cela voulait dire : au-dessus.

Ils étaient différents. Cela ne la choquait pas. Elle n’y pensait même pas. Cela faisait partie de l’ordre établi du monde.

C’est dans la petite boutique que Madame Borie l’avait remarquée et frappée par le sérieux de cette petite fille et sa docilité apparente, elle avait envisagé de la prendre à son service. Elle avait bien raison, totalement résignée à sa condition inférieure, Gabrielle ne manifestait aucun penchant contestataire.

Aînée de la famille, sage, raisonnable, peu exigeante, docile, elle avait révélé très tôt des qualités de ménagères. À six ans, elle s’était montrée capable de s’occuper de ses deux sœurs et de son petit frère. On avait pris l’habitude de se décharger sur elle de tâches quotidiennes de plus en plus nombreuses, cuisiner, laver du linge et même travailler au jardin avec sa mère. Elle était petite et menue, mais robuste, infatigable. À sept ans, elle avait cessé de jouer, le travail qu’on lui demandait ne lui en laissant plus le temps, ni la force, mais elle ne se plaignait pas.

Gabrielle ne semblait pas souffrir de sa condition. À peine avait-elle conscience de la pauvreté de son existence, ignorant tout du luxe qu’elle n’avait pas encore côtoyé. Mais sans s’en rendre compte, elle pétrissait déjà son âme. Acceptant d’accomplir les corvées les plus lourdes sans jamais rechigner, elle avait domestiqué son corps, le faisant plier, sculptant la carapace qui l’éloignerait du monde.

On la disait dure au mal.  Elle parlait peu. Qu’aurait-elle pu avoir à raconter ?

Quant aux questions qu’elle se posait parfois, elle avait compris très tôt qu’elle devrait trouver seule les réponses, car ses parents ne possédaient aucun talent pour l’éducation et n’avaient pas le temps de l’écouter.

Elle n’avait pas reçu non plus beaucoup de tendresse. Dans son milieu, l’attachement aux autres était une réalité dépourvue d’émotivité, de sensiblerie. Exemptés de démonstrations sentimentales, les liens ne s’exprimaient que par des actes concrets, souvent rudimentaires et toujours essentiels, comme des soins donnés aux mourants ou aux nourrissons.

L’affection restait plutôt enfermée dans les cœurs, elle ne se manifestait pas, par pudeur ou maladresse, ou par crainte de s’affaiblir, parce que le cuir devait rester épais pour résister à l’âpreté de la vie. Mais, ainsi verrouillée, elle s’étiolait parfois et se desséchait dans le profond des âmes.

 

****

Pierre

 

Devant son verre vide, Pierre veut se forcer à penserà Gabrielle.

Sérieuse et fière.

Elle ne se laisse pas embrasser, ni tripoter.

Tant pis ! Ou tant mieux !

Il ne la touchera pas avant leurs noces, puisque c’est ce qu’elle désire.

Mais c’est encore une idée qui le ramène une fois de plus à son grand-père, ce coureur de jupons surnommé Le Nichotte, qualificatif sans équivoque. Il ne s’est pas gêné, lui, pour trousser les filles ! L’aubergiste marchand ambulant avait semé ses bâtards au cours de ses pérégrinations dans la campagne et engrossé ses servantes à l’occasion, ce qui était arrivé à sa grand-mère, Marie Chaumette. Cette femme au cran exceptionnel fit, plus tard, plusieurs autres petits, tous des bâtards, dans d’autres lits. Elle continua, avec un sacré toupet, son existence de femme seule et libre, assumant sa situation, tenant tête haute, malgré ses faibles moyens et sa misérable condition.

Mais son premier enfant naturel, Mathieu, était bel et bien le fils de son patron, l’aubergiste. À la naissance, le bébé fut appelé Blanc, patronyme attribué à ceux qui n’étaient pas reconnus par le père.

Blanc comme une page vierge.

Blanc, comme non-inscrit. Invisible, qui ne compte pas.

Pour comble de déshonneur, on le baptisa aussi le Nichotte –les sobriquets étaient transmis de père en fils, surtout chez les pauvres qui n’avaient ni particule ni patrimoine à léguer.

Blanc le Nichotte, c’était dit sans méchanceté, mais colporté dans le pays.

Le vieux débauché de Mora avait pourtant fini par légitimer son fils, d’une certaine manière, vingt ans plus tard, en acceptant de signer un certificat de notoriété le jour du mariage de son enfant naturel avec Marguerite Lescure.

À vingt ans, Mathieu Blanc était alors devenu Mathieu Mora. Qu’est-ce qui avait bien pu motiver une reconnaissance aussi tardive ?

Pierre s’est souvent posé la question, il avait supposé que la famille Lescure avait exigé un vrai nom pour leur fille et leur descendance. Blanc n’en était pas un, et Marie Chaumette avait dû se montrer ferme et persuasive pour rafraîchir la mémoire du géniteur. Elle avait obtenu gain de cause.

Mora, donc.

Quand Pierre avait su écrire son nom, il s’était aperçu qu’avec ces quatre lettres il pouvait aussi écrire : Amor.

Si ce n’était pas un signe, ça…

Il n’empêche, la légèreté notoire du grand-père, les frasques qu’il avait semées sur son itinéraire, font encore, deux générations après, la risée de la population. Pierre a hérité du surnom de son père, comme si la tâche était héréditaire, indélébile. Lui aussi est le Nichotte ou petit-fils du Nichotte.

Combien de générations d’enfants légitimes et d’hommes honnêtes faudra-t-il pour laver la faute du vieux saligaud ?

****

Neuf ans

— Tu es contente ?, avait donc demandé Maria en abandonnant sa petite fille sur le perron.

Personne n’attendant de réponse.

—  Entre Gabrielle. On va te montrer la maison.

L’enfant était paralysée. Elle fixait ses sabots crottés.

— Laisse tes galoches dehors, ordonna Angèle.

Gabrielle en chaussettes n’avançait toujours pas, impressionnée par l’élégance d’Angèle Borie dans sa robe bleue évasée, serrée et froncée à la taille. Elle ressemblait pour Gabrielle à une image de livre. Irréelle. Le visage d’icone lui faisait penser à celui de la sainte-vierge représenté dans son missel, mais la voix sèche, tranchante, lui faisait peur.

— Allons ! petite, s’impatientait la maîtresse des lieux.

Elle l’avait emmenée visiter le salon, la salle à manger, les chambres.

Gabrielle écarquillait les yeux, ébahie, tellement impressionnée par le luxe qu’elle découvrait qu’elle avait failli s’en faire pipi dessus. Jusqu’ici, elle n’aurait jamais pu imaginer un cadre aussi fastueux, commodes et armoires brillantes, fauteuils douillets, tentures sur les murs, rideaux chatoyants entourant les hautes fenêtres, Angèle ouvrait les meubles pour lui montrer les piles de linge brodé ou les services en porcelaine.

Tout cela dépassait Gabrielle.

Et elle sentait que sa présence détonnait.

Elle n’était pas à sa place, ici.

Sa modestie naturelle lui faisant ressentir sa rusticité.

Elles avaient fini la tournée par la cuisine. Là, Germaine, qui commandait, bonne et cuisinière en même temps, l’avait détaillée avec objectivité, de la tête aux pieds, sans méchanceté, mais sans concession :

— Elle est bien chétive. Faudra voir si elle peut pousser la brouette.

Dès le lendemain, elle avait voulu vérifier si elle en était capable.

La brouette débordait de linge sale et le lavoir était à un bon kilomètre de la maison. Gabrielle avait dû s’arrêter vingt fois en chemin pour récupérer. Elle avait lavé, rincé, pendant deux heures, mais la charge s’était avérée deux fois plus lourde au retour et elle était arrivée exténuée.

Germaine n’était pas une mauvaise femme, elle était seulement réaliste. Elle considérait les apitoiements comme une perte de temps et d’énergie, voire un affaiblissement du corps et de l’esprit et pensait qu’il valait mieux affronter la dureté du travail le plus tôt possible, afin de dompter ses forces et dresser sa volonté. Elle soumit Gabrielle à son apprentissage selon cette pédagogie élémentaire. Elle la forma dès les premiers jours à laver la vaisselle, balayer, laver le sol, faire les lits. Du matin au soir, Gabrielle besognait, mettant un point d’honneur à se montrer à la hauteur de sa tâche, à ravaler ses larmes et à dissimuler sa fatigue.

Après sa journée, elle rentrait à la maison fourbue, n’éprouvant qu’une seule envie, s’écrouler sur son grabat.

Un soir, à table, son père s’était presque apitoyé.

— Elle est bien jeune, tout de même ! avait-il marmonnéen piquant le nez dans son assiette, voyant que Gabrielle n’avait même pas la force de soulever sa cuillère, mais Maria l’avait fusillé du regard. À quoi bon décourager leur enfant ? Que voulait-il ?  L’inciter à la paresse ou pire à la contestation ?

À quoi bon ?

Puisqu’ils n’y pouvaient rien.

Puisqu’il n’y avait rien à faire pour changer leur sort.

Des semaines s’écoulèrent. Gabrielle révélait une extrême docilité. Elle apprenait l’ordre et la propreté et tous les secrets du ménage et de l’entretien avec facilitésous l’autorité de Germaine. Sous sa gouverne, elle apportait aussi sa contribution à la préparation des repas, accomplissant les corvées comme l’épluchage des légumes ou le plumage et vidage des volailles ou du gibier. Elle aimait suivre le travail de la cuisinière, observant et enregistrant tous ses faits et gestes. Elle retrouvait, en contemplant Germaine opérer devant ses fourneaux, la même excitation qu’à regarder autrefois son père œuvrer dans son atelier.  Délayer, émulsionner, fouetter, crémer, lier, pocher, rissoler, braiser, poêler, dorer, peser, lui paraissaient aussi un art.Fascinée, Gabrielle n’en perdait pas une.

Une autre pièce l’attirait depuis qu’elle était entrée dans la maison : la bibliothèque dans laquelle elle rêvait de s’attarder.  Un jour que Germaine l’y avait envoyée faire le ménage, frotter le parquet et épousseter les étagères, elle succomba à la tentation.

Elle n’entendit pas la porte s’ouvrir et fut prise en flagrant délit, debout devant les rayonnages, un livre entre les mains. Monsieur Borie l’observa un moment avant de se manifester.

— Tu sais lire ?

Gabrielle sursauta,rougit, baissa la tête.

Il s’approchait, la dévisageait, ratissant sa chevelure entre ses doigts d’un geste désinvolte, l’air vaguement amusé, il ne semblait pas fâché. Il répéta gentiment : tu sais lire ?

Elle aurait aimé répondre oui. Oui, elle avait aimé l’école, jusqu’à ce qu’elle en soit privée pour être envoyée ici. Elle avait adoré le français et l’apprentissage de la lecture qui l’avaient détournée du patois – qu’elle délaissait encore en secret pour lui préférer ce parler plus savant, mais elle n’aurait jamais osé le formuler. Elle se sentait fautive et ne savait quelles excuses elle devait présenter,tremblant d’être renvoyée.

Elle avait tort, ce ne fut pas le cas. Au contraire, Borie se montra bon prince, à partir de ce jour-là, Gabrielle eut la permission de retourner à l’école, sans que nul ne sache vraiment ce qui avait motivé cette décision surprenante. En échange, elle dut accepter de ne plus rentrer dormir chez ses parents, ainsi, disposait-elle d’assez de temps, avant et après les heures de classe, pour accomplir son travail dans la maison de ses maîtres. Elle se levait à six heures pour trimer jusqu’à neuf heures moins le quart, et le soir, elle trouvait en rentrant de l’école, sa part de besogne de la journée, puis, après le souper, elle devait encore aider Germaine à la vaisselle. Le jeudi elle allait au lavoir et le dimanche, elle assumait parfois toutes les corvées, lorsque Germaine prenait un jour de repos.

À l’école, les sœurs, touchées par le courage de cette enfant et ses aptitudes, l’aidèrent du mieux qu’elles purent.Bonne élève, Gabrielle passa son certificat d’études à onze ans. Les sœurs l’auraient bien gardée pour la pousser jusqu’au brevet, mais il n’en fut pas question. Elle appartenait aux Borie.

Dépossédée de son avenir à neuf ans, elle grandit ainsi, soumise à la volonté de ses maîtres. Jamais triste ou renfrognée. Jamais joyeuse ni enjouée. Elle obéissait sans manifester d’émotion. Sans verser de larmes. Résignée à tout ce qui pouvait lui arriver. Détachée de son sort comme si elle n’attendait rien de l’existence. Rodée à sa dureté.

Pourtant tout n’était pas noir. Pragmatique sans le savoir, au fil des ans, elle tira de sa condition de servante dans la maison des bienfaits qui lui permettaient de supporter le quotidien et d’accepter son sort. L’environnement dans lequel elle vivait lui procurait un vrai bien-être – elle prenait conscience de ce privilège lorsqu’elle rendait visite à ses parents qui vivaient toujours aussi misérablement.

Gabrielle avait pris goût à la propreté, aux parquets cirés, aux beaux meubles, aux livres, aux armoires parfumées de lavande, aux draps de lin, aux édredons moelleux, et surtout à la cuisine bien équipée et à ses fourneaux impeccables.

C’est pourtant dans cette cuisine que fut scellé le malheur.

****

 

 

A demain pour la suite….et l’épisode 2

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