Gabrielle, une nouvelle de Simone Gelin, épisode 3

Gabrielle, une nouvelle de Simone Gelin, épisode 3

Coucou mes polardeux

Notre auteure girondine, Simone Gélin vous offre à vous ami(e)s du Collectif Polar, une nouvelle inédite, Gabrielle

On  la publie sous forme de feuilleton. 3 épisodes rien que pour vous.

Nous avons déjà mis en ligne les deux premiers

Ici Gabrielle 1

Là Gabrielle 2

Et voici donc le troisième et dernier. Bonne lecture


****

Pierre

 

Chaque soir, Gabrielle rentre de chez les Borieexténuée, se tenant les reins à deux mains, brisés par les corvées.

Pierre à la fin, ne pouvant plus supporter de voir sa peine, lui dit qu’elle n’ira plus.

Il travaillera deux fois plus. Au moins jusqu’à la naissance, Gabrielle restera à la maison.

Depuis qu’il sait, il a doublé de dévouement à l’égard de la jeune femme.

Il l’entoure d’affection et de gentillesse.

Il la cajole et lui parle quotidiennement de l’enfant à naître.

Gabrielle n’en revient pas.

Personne n’a jamais pris soin d’elle comme ça.

Elle sent se fendre la carapace.

La générosité, la bonté, le don de soi, dont Pierre la gratifie, pénètrent en elle par toutes les fissures.

Elle s’étonne d’entendre, pour la première fois, dans le profond, résonner les battements de son cœur.

Sur ces bases d’altruisme et d’abnégation, leur vie commune s’adoucit.

Les nuits d’hiver, ils se serrent dans le lit.

Il lui ouvre les bras, la réchauffe, la couvre de tendresse.

Pour le reste, il repousse son désir, c’est sa manière de s’associer à l’attente.

Il compte les jours et les semaines qui les séparent de la délivrance.

Il a de la patience à revendre. Il met ce temps à profit pour se faire aimer, sûr qu’il sera payé de retour, un jour.

Pour calmer sa fièvre, il fabrique en secret dans son atelier le plus beau des berceaux et l’offre à Gabrielle comme une promesse sur l’avenir.

Le 5 juillet 1878, Gabrielle accouche sans faire d’histoire d’un beau garçon de trois kilos et demi. `

Elle laisse Pierre décider du prénom.

Le cœur bondissant devant cette nouvelle existence qui commence, il choisit celui de son père, Mathieu.

Il croit son calvaire terminé.

Pour la première fois de leur vie, Pierre et Gabrielle connaissent quelques jours de vrai bonheur sans se douter que dans leurs dos le destin poursuit sa partie d’échecs.

La semaine suivante, deux trouble-fêtes débarquent, Charles Borie, escorté du docteur.

Ils obligent Gabrielle, qui a accouché seule, ou presque, avec l’aide d’une voisine expérimentée, à se laisser examiner.

Le médecin déclare l’état de la mère et de l’enfant satisfaisant, mais avant de partir, Charles Borie invite Gabrielle à rendre visite à Angèle qui doit accoucher prochainement.

Gabrielle n’est pas pressée d’aller chez les Borie, mais Charles l’envoie chercher dès le lendemain.

Angèle se repose dans le parc, étendue sur une chaise longue. Elle ouvre les yeux, jette un regard éteint sur Gabrielle pour la féliciter du bout des lèvres – elle la trouve si fraîche et rose –, elle dit trois mots, et se rendort.

Charles fait signe à Gabrielle qu’il souhaite lui parler à l’écart, il a l’air triste et soucieux. Il évoque à voix basse l’état de faiblesse d’Angèle, si elle survit à l’accouchement, elle n’aura jamais la force de nourrir son enfant. Ils ont besoin de trouver une nourrice. Et qui, mieux que Gabrielle pourrait remplir se rôle ? Ils ont confiance en elle. Ils la connaissent depuis si longtemps, ils savent combien elle est saine et robuste, honnête et bonne. Elle ne peut les abandonner dans la détresse.

— Te rends-tu compte, Gabrielle, notre enfant risque de mourir. Mais toi, tu pourras le sauver, tu as du bon lait, ça se voit, ton petit est déjà bien costaud pour un nouveau-né.

Sans attendre la réponse, il l’entraîne dans le couloir, ouvre la porte d’une chambre aux murs tendus de toile bleue, refaite à neuf, la pièce est ensoleillée, agréablement meublée et décorée, sur la commode Louis XV, une rangée de livres entre deux éléphants, à côté du grand lit, un berceau en osier débordant de chantilly.

— Ta chambre, Gabrielle.

Il promet un bon salaire, et en plus, elle n’aura pas à travailler comme bonne, ni à la cuisine, elle se consacrera uniquement à leur enfant.

— Et le mien ? demande-t-elle sèchement.,

Il détourne les yeux.

— Le tien aussi, naturellement, tu as assez de lait pour deux, n’est-ce pas ?

En reconduisant Gabrielle, il lui fait presque un cours de médecine pour lui recommander l’abstinence pendant la durée de l’allaitement.

— Tu sais de quoi je parle, Gabrielle ?

Elle n’a pas besoin qu’il lui fasse un dessin.

Les rapports sexuels sont censés gâter le lait, c’est bien connu.

—L’éloignement de son mari pendant quelques mois serait bénéfique. Conseillé pour éviter la tentation, dit-il.

Ils recevront un bon pécule au bout du compte et pourront envisager d’acheter une petite maison, d’assurer l’avenir de leur enfant, c’est à réfléchir.

Gabrielle est tentée. Quand elle a commencé comme bonne, à neuf ans, elle a tiré une consolation du confort qui l’entourait et à partir de là, elle s’est forgé une idée matérielle du bonheur. Elle ne peut se résoudre à rejeter cette proposition avantageuse sans éprouver de regrets.

Quand elle lui présente l’offre qui lui est faite, Pierre accepte le marché pour lui faire plaisir. Sans enthousiasme, déçu, triste de se voir séparé de Gabrielle et de leur enfant.

Il a l’impression de passer encore une fois en second, mais au fond, puisque l’interdiction de toucher sa femme lui est spécifiée, il se dit qu’il préfère dormir seul, la sentir à côté dans son lit attise trop son désir.

Il peut encore attendre.

Il pense toujours que le bonheur est au bout.

— On se verra le dimanche, dit Gabrielle.

Angèle accouche prématurément, au mois d’août, d’un bébé de deux kilos seulement. Il ressemble à un petit chat mouillé, la peau fripée, bleuie, collée sur les os. À côté du poupon de Gabrielle, il fait peine à voir.

Heureusement, comme l’a prédit Charles, le lait de Gabrielle opère aussitôt un miracle. Le petit Louis, prend des joues, des couleurs, des cuisses et des fesses potelées, il rattrape bientôt son frère de lait.

Gabrielle s’occupe merveilleusement des deux enfants. Elle est viscéralement douée pour ce rôle.

Sa nature rugueuse s’adoucit dans la maternité.

Elle s’épanouit.

On la voit sourire.

Elle est de plus en plus belle et touchante avec ces deux nourrissons qui lui tendent les bras.

Tout le monde s’émeut, et Borie plus que les autres.

Il doit parfois maîtriser des élans de tendresse à son égard. Mais il est refroidi quand Gabrielle pose son regard glacé sur lui.

Les mois s’écoulent. L’automne passe.

Les petits s’attachent à Gabrielle et elle à eux. Le dimanche, Pierre demande :

— Combien de temps encore, Gabrielle, combien ?

Gabrielle ne sait pas.

Elle est contente.

Exempte de toute corvée, bien nourrie, elle n’a jamais eu la vie aussi douce.

Les petits poussent bien, jamais malades.

Ils sont toujours collés à elle et collés l’un à l’autre.

Leur amour réciproque crève les yeux de tous.

Angèle en éprouve quelque contrariété qu’elle confie à son mari.

Ce bonheur aveuglant que tout le monde peut voir et dont elle se sent exclue.

L’enfant de Gabrielle élevé comme le leur, profitant des mêmes soins, goûtant à une qualité de vie qui n’est pas celle de sa condition…

Et cette affection que Louis manifeste à l’égard de la bonne bien plus rayonnante que celle qui devrait d’ailleurs lui être destinée et dont elle ne perçoit rien, oui cette affection exagérée lui fait ombrage.

Mais Borie la remballe, n’est-ce pas le prix à payer ?

Et il prétend même dans sa muflerie avoir dû lui aussi payer de sa personne.

Gabrielle et les enfants sont donc les seuls à être heureux.

Car de l’autre côté, Pierre s’ennuie dans sa masure.

Les soirées d’hiver sont trop longues.

Le lit est froid.

Au milieu de sa solitude, il finit par perdre la raison.

Les diableries du grand-père Nichotte reviennent lui susurrer des insanités.

La jalousie lui creuse à nouveau sournoisement le cœur.

Il retourne à l’estaminet tous les soirs.

Marius est là pour trinquer avec lui. Cet homme qui, par conscience professionnelle, s’est toujours fait un devoir d’accompagner les malheureux dans leurs soulographies et qui croyait d’expérience tout savoir des souffrances humaines, n’a jamais eu l’occasion de soigner un mal d’amour.

Il ne soupçonnait même pas, jusqu’à ce jour, l’existence d’un sentiment aussi beau.

Attendri par cette passion, il se noie chaque nuit sans réserve dans le chagrin de Pierre.

Mais l’été approchant, l’espoir renaît. Pierre se ressaisit, la période de purgatoire touche à sa fin.

Les petits garçons ont un an, ils sont en bonne santé, ils trottent comme des lapins.

Le dimanche, il est autorisé à voir Gabrielle. Ils passent l’après-midi dans le parc de la propriété, surveillant les deux enfants qui jouent autour d’eux.

Gabrielle a changé.

Elle s’adresse aux enfants avec une grande douceur, mais employant un vocabulaire que Pierre ne comprend pas toujours.

Elle ne se contente pas de leur donner son lait, elle les nourrit aussi de mots sans s’en rendre compte, parce qu’elle passe ses nuits à lire à la chandelle.

Pierre assiste à la transformation de Gabrielle, il la voit devenir femme et mère.

Il la trouve embellie et le lui dit.

De son côté, elle lui accorde plus d’attention, davantage de gentillesse.

Un jour, elle a même posé sa tête sur son épaule et s’est serrée contre lui sur le banc.

Il a eu des frissons, et une folle envie de l’entourer de ses bras, de l’embrasser dans le cou. Il n’a pas osé, peur de précipiter les choses, de ne pas maîtriser son ardeur et de l’effaroucher. Mais il a vécu l’instant comme une promesse qui lui fait imaginer en secret des délices à venir, et lui fait battre le sang.

Il a retrouvé confiance en l’avenir.

Il croit le bonheur à leur porte.

Au mois de septembre,il devra déchanter, le bonheur espéré remis à la Saint-Glinglin. Il apprend qu’il lui faudra encore patienter de longs mois avant de voir revenir Gabrielle.

Les Borie exigent que Louis soit allaité deux fois par jour, jusqu’à l’âge de deux ans.

Et personne ne lui a demandé son avis.

Il ne compte pas.

Il ressent l’injustice de son sort. Mais il ne dispose pas du langage pour exprimer l’idée.

Il ne sait pas qualifier l’émotion qu’il sent peser sur sa poitrine de menuisier charpentier comme un quintal de bois.

Il retombe dans la tristesse et revient s’épancher tous les soirs auprès de Marius.

Cette compagnie lui permet encore de supporter l’isolement de l’hiver.

Au printemps, il se remet à espérer.

C’est plus fort que lui, son tempérament optimiste reprend le dessus.

Sûr cette fois que sa pénitence touche à sa fin, il s’astreint à la sobriété, et il jure qu’il ne laissera plus jamais personne lui voler sa femme.

Et ce jour fatidique va arriver.

Un dimanche du mois d’août.

Une fête est organisée pour l’anniversaire de Louis.

Deux ans.

Enfin !

Sous les arbres du parc, des tables recouvertes de nappes blanches, pâtisseries et vins fins. Pierre n’est pas officiellement invité, mais accepté.

Mathieu et Louis jouent dans le jardin.

Gabrielle contemple les deux enfants. Même silhouette menue, même chevelure blonde et bouclée, la fossette au menton, les yeux bleus. Deux Petits Princes.

C’est frappant.

Ils sont comme deux jumeaux.

Elle s’étonne que personne n’ait encore remarqué leur ressemblance − sauf le géniteur, bien sûr, mais celui-là ne risque pas de s’en vanter, même si cette évidence lui fait parfois rougir le front.

Mathieu a la même figure intelligente que son frère, l’air délicat, et des traits fins. Gabrielle est persuadée que son fils ne sera pas un paysan, ni un simple travailleur. Elle en fera quelqu’un. Personne ne l’en empêchera.

Elle a décidé que ce sera le sens de sa vie et sa revanche.

Les petits garçons courent, insouciants, heureux.

Mais ce jour-là, Gabrielle les regarde avec un pincement au cœur.

Ils s’adorent, et ils vont être séparés à la fin de l’été. Les Borie ont annoncé leur départ à Bordeaux. Les petits seront les premiers à souffrir de ce déchirement.

Pierre, assis à ses côtés, cherche à pénétrer les rêveries silencieuses de Gabrielle.

Il aimerait rejoindre ses pensées.

Et son regard accompagne le sien.

Pour une communion.

Il suit le même chemin.

Il se pose au même endroit, sur les enfants.

Et soudain, il voit ce qu’elle voit.

La vérité lui éclate à la figure.

Il tressaille.

Et Gabrielle tremble aussi, instinctivement.

Elle a mal pour lui.

À présent, il sait.

Et il souffre.

Il se lève. Blanc comme un linge. Il ne peut rester une minute de plusici, en ce château maudit. Ce lieu de dépravation. Cette demeure empuantie par le vice.

Il s’enfuit vomir son dégoût ailleurs, au fond des bois, n’importe où.

Tant que le coupable était resté anonyme, il avait pu s’en accommoder.

Il avait imaginé au départ qu’il s’agissait d’un débauché de passage, insignifiant, inconséquent, distribuant sa semence avec obscénité et impudence.

Et il était parvenu à rayer cette existence de son esprit.

Ce n’est plus possible.

Maintenant qu’il a reconnu les traits du reproducteur sur le visage de son enfant.

Il croit qu’il les verra toute sa vie.

Pour lui, pour eux, rien n’est plus possible.

Cette découverte renverse tout.

Et pour son malheur, cette réalité dévoilée au moment où il s’apprêtait à être heureux le prend en traître.

Il crève de rage.

À quelques jours de voir Gabrielle rentrer à la maison avec le petit. Pour de bon, cette fois. Cette promesse lui paraît ne plus avoir de sens.

Trop tard.

Il n’est sans doute pas fait pour le bonheur.

Une malédiction des Nichottes.

Il boit toute la nuit.

Il rêve d’expiation, de sang, de crime.

Une haine féroce, contraire à sa nature, est entrée en lui.

Le lendemain, il s’éveille avec une gueule de bois et de sales idées qui lui martèlent tour à tour le crâne.

Ses mains puissantes de charpentier frémissent du désir de serrer la gorge de ce marchand de pinard outrecuidant et lubrique qui se prend pour un seigneur.

Il rumine son envie de tuer et son esprit forcené ne s’emploie qu’à chercher la meilleure méthode.

Quand il apprend qu’un rendez-vous se prépare dans le pavillon de chasse, il sait que le moment de la vengeance est venu.

Il part comme un fou. Il n’emprunte pas les sentiers, il coupe à travers la broussaille, les fourrés − personne ne doit le voir. Il enjambe les fossés, il saute par-dessus les ajoncs. Il ne court pas, il vole.

Libre, déjà, dans sa tête.

Il pense à Gabrielle, à sa grand-mère, Marie Chaumette, et à toutes les femmes, celles dont parle Louise Michel, «ce bétail humain qu’on écrase et qu’on vend ».

C’est pour elles qu’il est là.

Il pense au salaud de Nichotte. C’est à lui aussi qu’il va faire la peau. Depuis le temps qu’il attend de lui tordre le cou, à celui-là…

Il est à la cabane avant tout le monde. Il se poste à quelques mètres, dans l’ombre des grands arbres. Les invités arrivent par groupes de deux ou trois, cette fois, il n’y a pas de filles, il s’agit donc d’une vraie partie de chasse. Précédée d’un repas.

Quelqu’un ouvre la fenêtre, la porte n’a pas été fermée non plus, bruits de vaisselle, le gueuleton s’éternise, rires gras, les bouteilles se vident.

Et Pierre attend, dissimulé dans les buissons.

Il laisse s’écouler le temps.

Il attend son heure pour agir. Il table sur le hasard pour favoriser son entreprise. Comme sur le destin qui régit toujours tout. Il n’a pas de plan. Il n’a d’autre stratégie que sa détermination et ne compte que sur sa force.

Les hommes sortent pisser les uns après les autres avant de retourner s’équiper pour la chasse. Certains biens éméchés.

Pierre attend son homme.

Il le voit surgir à son tour, s’arrêter un instant sur le pas de la porte, humer l’air avant de passer derrière la cabane.

Une marée de violence le fait trembler.

Borie, occupé à se débraguetter, ne l’entend pas venir par derrière. Il n’a pas le temps de réagir. Encerclé par un bras de fer, bâillonné en même temps, il se sent soulevé de terre.

Pierre le tire à travers les taillis jusqu’à un endroit suffisamment éloigné pour pouvoir accomplir ce dessein qui lui fait bouillir la cervelle depuis trois nuits.

Il saisit son couteau dans sa poche, mais l’esprit malin du marais lui souffle à l’oreille une bien meilleure idée. Il ne va pas utiliser son surin.

— Tu sais nager, Borie ? Alors on va voir si c’est vrai que t’es un champion.

 Il saisit l’homme par le col et le jette dans un trou d’eau noire.

Il se dira que Borie, ivre, a trouvé le moyen de s’entraver sur une racine et de se noyer dans cinquante centimètres d’eau.

Mourir dans une flaque, pour un sportif qui s’illustrait tous les ans au concours de natation de la fête du lac, cela ferase gausser les mauvaises gens.

Pierre ricane.

Démoniaque.

Le corps à corps est bref. Borie n’est pas de taille à lutter avec la pogne d’un charpentier, il le sait et cela lui sape immédiatement le moral. Malgré sa motivation à rester en vie, il manque de volonté pour continuer à se débattre.

Agenouillé sur le dos de sa victime, Pierre lui maintient les deux bras repliés en arrière d’une main et il appuie de l’autre sur le crâne pour lui enfoncer la face dans la vase.

Il compte les minutes qui sont jubilatoires.

Trois ou quatre de plus suffiraient pour que Charles Borie cesse de vivre.

Mais c’est là, à ce moment crucial, que les discours de Marius lui reviennent en mémoire.

Il revoit les visages suppliciés des soldats de Sedan, leurs yeux révulsés, les bouches tordues, béantes, pleines de mouches et de vers, la laideur de la mort, et la peur s’empare de lui.

Il cramponne sa victime par la veste, relève le noyé qui hoquète et qui crache. Il lui tape dans le dos, le ranime, le traîne sur quelques mètres pour l’asseoir, appuyé à un tronc.

Borie reprend vite ses esprits, il se redresse déjà et profère des menaces.

—Mora tu me le paieras ! ça va te coûter cher. Tu iras en prison ! tu seras guillotiné !

Pierre n’entend pas, il est loin.

L’air qui lui fouette le visage dans sa course à travers les bois le dégrise.

Il émerge de sa folie, et prend conscience de son acte.

Ce ne sont pas les conséquences qui l’effraient pour le moment.

Il ne se projette pas encore dans l’avenir.

C’est la rétrospective de ce qu’il a frôlé qui l’épouvante.

Il s’est vu sur le point de changer de peau.

Il a failli franchir la frontière.

Passer dans le camp des tueurs, celui des assassins,de ceux qui sont capables de prendre froidement une vie.

Il s’en est fallu d’un cheveu.

Sans les images monstrueuses qui lui sont miraculeuses venues à l’esprit, sans le récit de Marius, sans la bataille de Sedan et ses milliers de cadavres, il l’aurait fait, il aurait mis fin à la vie d’un homme.

Il aurait regardé son âme s’envoler sans éprouver compassion ni pitié. Aveuglé par sa colère, il n’aurait rien ressenti, pas l’ombre d’un remords.

Rien.

Il n’en revient pas.

Cela aurait été si facile.

Il ne sait plus s’il est le même homme, après ça.

Cette noirceur est en lui, désormais, et il faudra vivre avec.

Pendant que Pierre se débrouille comme il peut avec sa conscience, dans le marais, Borie se remet et appelle à l’aide.

Par malchance, Duprat, l’homme qui entend son cri et survient le premier sur les lieux, le hait autant que Pierre le déteste.

Ce n’est pas l’amour qui a fait d’eux des rivaux, mais l’argent qui a fait d’eux desennemis jurés.

Et la rapacité va se révéler plus nuisible que la jalousie.

Le regard de cet homme cupide qui s’apprête à aider Borie à se relever tombe malheureusement sur le poignard de Pierre, oublié dans l’herbe.

La tentation est irrésistible.

Duprat n’hésite pas un quart de seconde. Il profite de l’aubaine pour se débarrasser de l’usurier qui le tient à la gorge depuis des lustres.

Borie comprend en un éclair ce qui va se passer, mais il n’a pas le temps d’esquiver le coup.

Duprat frappe au cou, et tranche net la carotide. Le sang gicle, la mort est rapide. Le criminel jette le poignard dans l’eau, se lave les mains, et rejoint les chasseurs qui sont en train d’organiserla battue.

Le cadavre découvert dans l’après-midi par les chiens est ramené chez lui.

En moins d’une heure, la nouvelle parcourt le village. Les sous-entendus vont bon train.

Les langues se délient au sujet des bambochades pratiquées par ces messieurs, et elles en profitent pour en tirerl’idée d’une morale vengeresse et expéditive.

Le lendemain, Pierre est convoqué chez le mort.

Il y a du monde. Comme pour les réceptions. Mais ce qui frappe, aujourd’hui, c’est l’ambiance funèbre, le silence, les conversations étouffées, les voix basses.

Sur la terrasse, Angèle, pâle dans sa robe noire, reçoit les condoléances. Le procureur se tient à ses côtés, en maître des lieux et de la situation. De son estrade, il fait en permanence un tour d’horizon, épiant les arrivants.

Rien ne lui échappe. Il est en alerte. Malgré sa mine grave de circonstance, il arbore son air habituel de fouineur.

Toujours à sonder les visages comme si c’était dans sa nature de traquer les criminels.

Dès qu’il voit s’approcher le mari de Gabrielle, il s’empresse vers lui comme s’il était l’homme qu’il guettait. Il déclare froidement devoir s’entretenir avec lui, mais l’intervention d’Angèle, qui l’entraine à l’intérieur, l’en empêche. Desgraves,contrarié de devoir abandonner Pierre quelques minutes, luiintime de ne pas bouger d’un millimètre en attendant.

Durant ce laps de temps, de son poste, Pierre en profite pour regarder Gabrielle qui s’occupe des enfants, un peu plus loin, dans le jardin.

Elle se tourne vers lui, et lui fait signe de la rejoindre.

Il descend les marches et parcourt la distance qui les sépare.

Ils se dévisagent, intimidés, apeurés.

Dans cette situation, chacun a ses raisons de l’être.

Ils songent au mort. Ils ne savent pas quoi se dire.

Ils sont là, debout et silencieux, l’un devant l’autre.

Et Gabrielle en baissant les yeux découvre les mains de Pierre, zébrées de griffures récentesElle examine de près les scarifications. Tellement édifiantes pour elle quireconnaît aussitôt les écorchures caractéristiques des ajoncs du marais. Quand tous, ici, ne verront que des mains rugueuses et abimées de travailleur.

Enfin, elle avance les doigts pour effleurer les blessures.

Puis son regard remonte lentement vers le visage, elle en détaille chaque trait, à présent.

Muette.

Le temps que la vérité trace son chemin.

Elle voudrait prononcer des mots, poser des questions, lui demander par exemple où est passé son couteau, mais elle a perdu la parole.

Elle continue à le fixer sans rien dire.

— Pierre ? Parvient-elle à souffler, au bout d’une minute, et c’est tout.

Pierre retire subrepticement ses mains et les dissimule dans ses poches tout en soutenant son regard.

Il relève le menton. Il veut lui montrer qu’il n’a pas peur.

Gabrielle est statufiée.

Elle attend une confirmation.

Ses lèvres tremblent.

Elle voudrait dire : c’est toi ? Tu l’as fait ?

Mais les mots ne peuvent pas sortir de sa bouche.

Il hoche la tête.

Il a entendu son silence.

Il dit oui d’un battement de paupières.

Oui, parce que c’est presque la vérité. C’est presque comme s’il l’avait fait.

Pour elle, il dit oui.

Et Gabrielle a l’air de le contempler pour la première fois.

Et tout devient possible pour lui.

Il se sent exister à ses yeux.

Exister comme jamais.

À cet instant, le procureur, de retour sur la terrasse, les repère tous les deux et leur fait un signe impérieux en levant le bras.

Ils le voient descendre les marches et s’en venir vers eux à grandes enjambées, d’un air décidé.

Revenu brusquement sur terre, Pierre se raidit.

Il est pris.

Lui qui venait tout juste d’effleurer le bonheur le voit en ruines.

Il se résignedéjà au pire. Comme font toujours les pauvres. Il s’y prépare.

Et peu importe ce qu’il va advenir de lui, la lumière qu’il a vue s’allumer aujourd’hui dans les yeux verts de Gabrielle vaut bien tous les sacrifices.

Avant d’être emmené, c’est ce qu’il voudrait lui dire.

Et s’il ne doit plus la revoir, il voudrait qu’elle sache ce qu’elle est pour lui.

Le centre de l’univers.

Il cherche à composer une phrase pour lui laisser ce message, mais elle touche alors la manche de sa veste, comme pour le ramener à elle et à la réalité.

Elle n’a pas l’air inquiète de voir l’homme de loi fondre sur eux. Elle sourit.
Elle se hausse sur la pointe des pieds pour lui murmurer à l’oreille :

— Il t’a fait demander pour le cercueil. C’est tout.

11 réflexions sur “Gabrielle, une nouvelle de Simone Gelin, épisode 3

  1. Quelle beau récit. L’imagination de l’auteure m’a joué des tours, tout en lisant ses phrases courtes si agréables à lié. Le sujet est dur et très bien décrit. Les sentiments par petites touches font mouches en ce qui me concerne. Tout une atmosphère dans ce récit.
    Merci. J’ai eu hâte de connaître la suite.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci chers amis de me suivre. En cette période de confinement, cet échange avec des lecteurs me fait du bien, j’en ai même besoin… Mon agenda de rencontres et de salons du mois d’avril et mai était complet, privée de ces contacts, je trouve du réconfort avec ces échanges… je vous embrasse !

    Aimé par 2 personnes

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