Assignation à résidence : L’interview bracelet électronique 13 : Marin Ledun chapitre 1

Assignation à résidence : L’interview bracelet électronique 13 :

Marin Ledun

chapitre 1

L’interview « bracelet électronique »,  vous connaissez maintenant, non ?

C’est une mesure d’aménagement de peine permettant de réaliser une interview de longue haleine sans obliger l’auteur à être incarcéré. Juste  » Assigné à résidence »

Contrairement à la GAV qui est bien délimitée dans le temps, l’interview bracelet électronique est plus « libre ». Elle peut se dérouler sur plusieurs jours.

Le treizième auteur ayant dû vivre son quotidien avec le bracelet électronique est…

Marin Ledun

 

Dany : Bonjour Marin, bonjour la Cheffe et ma binôme !

Geneviève : Bonjour les flingueuses

Miss Aline : Bonjour Marin, bonjour les Dames

Geneviève : Hello Marin. Ça fait un bail

Marin Ledun : Bonjour, et tout d’abord, bravo pour ce que vous faites. En ces temps de crise sanitaire et de librairies fermées, de festivals annulés, de culture en difficulté, toutes les initiatives pour que vivent les livres et la culture en général sont enthousiasmantes.

Ge : Merci à Danièle et Aline …  et à toi aussi d’avoir accepté cette assignation à résidence
Alors pour démarrer celle-ci tu vas être obligé de répondre à quelques questions sur ton rapport aux livres et à la lecture
Tu es prêt pour ce premier interrogatoire  ?
Alors Marin pour commencer j’aimerai que tu te présentes à nos lectrices.
A nos lecteurs aussi évidemment.
Car on le sait il y a plus de lectrices que de lecteurs même dans notre genre de prédilection.
Mais justement toi Marin Ledun,  quel genre de lecteurs es-tu ?
Quelles sont tes lectures favorites ?
Voici pour mes premières questions.
Comme je sais que tu as des problèmes de connexion je vais te laisser répondre tranquillement à celles-ci.
Et puis on viendra compléter celles-ci voire les approfondir ensuite avec toi.
A tout vite

Marin : Ce sera d’ailleurs ma première question : pourquoi utilisez-vous ces termes d’assignation à résidence et de bracelet électronique ? Ils m’évoquent avant toute chose des outils de contrôle des corps ? J’imagine que ça a un lien avec l’univers « roman policier », mais ils m’évoquent tout le contraire de ce que vous proposez avec vos questions et de ce que les auteurs proposent à travers leur livre !
Toutes mes excuses pour le délai de réponse, mais ma connexion s’est justement interrompue avant votre première question.

Ge : Tu as raison. Ce sont des entraves. Mais ici c’est justement un détournement de mots.

Marin : Détournons, alors ! Question lecture, je suis omnivore. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu des bouquins entre les mains ou des revues. Pas de jugement quant à la forme ou le genre (je ne me suis d’ailleurs préoccupé de ces questions qu’après la publication de mon premier roman). Presse, biographies, livres d’histoire, classiques, théâtre, essais liés à mon travail de chercheur de 1998 à 2007 (sociologie, philo, psychanalyse, histoire, etc.), de la science-fiction, beaucoup, passionnément, la découverte de Gibson, Ayerdhal, Asimov, Dan Simmons, etc., et plus récemment du polar, en particulier du roman noir, en même temps que d’autres genres.
De manière générale, j’aime quand ce que je lis m’apporte une façon différente ou complémentaire de voir le monde.
J’aime qu’on me dérange, qu’on me remette en question, qu’on m’instruise, qu’on me rende moins imbécile. J’avoue que je goûte peu au divertissement (ça vaut pour les romans, comme pour la culture en général, cinéma, musique, etc.), même si cela m’arrive. Je suis plus à l’aise avec les romans de Robin Cook, Pete Dexter ou Pascal Dessaint, par exemple, mais une règle est faite pour être remise en question aussi.

Règle n°1 : pas de règle.

Ge : Le Marin est curieux  ?
Curieux du monde qui l’entoure.
Mais je reviens à ma première question. Serait il possible de te présenter brièvement ?
Ton parcours…

Marin : Aîné (heureux) d’une famille nombreuse ardéchoise, des études en économie puis en Sciences de l’information et de la communication jusqu’à une thèse de doctorat sur le vote électronique et l’idéologie de la communication soutenue à Grenoble en 2003, sept ans de CDD puis CDI comme chercheur à ce qui s’appelait à l’époque le Centre National d’études de télécommunications (aujourd’hui Orange Labs – sic !), dépression puis démission en 2007, année de publication de mon premier roman et de mon déménagement au vert, dans ce magnifique département des Landes. Je me consacre aujourd’hui à l’écriture et à une vie familiale saine et proche de la nature.

Ge : Voilà qui est un mode de vie qui me conviendrait bien si je savais écrire.

Marin : Mais qui demande beaucoup d’énergie ! Surtout pour la partie potagère et tentative de vie hors des circuits consuméristes !

Ge : 👍

Marin : Et vous êtes les bienvenues !

Ge : Dis moi dans cette nature y a-t-il une place pour des bibliothèques et des livres ?

Marin : Heureusement ! L’une ne va pas sans les autres.
Je vis en territoire rural. Les bibliothèques et les librairies sont vitales. Elles sont un facteur fondamental de lien social.
Le fait de vivre en zone rurale, loin du cliché de l’écrivain qui vit reculé dans une cabane au fond des bois, est au contraire très structurel dans l’activité d’écrire et dans la façon dont on perçoit le monde.

Ge : Recréer du lien c’est ce que tu fais dans tes romans

Marin : Regardez le travail de contemporains comme Antonin Varenne ou Cyril Herry, par exemple.
Je parle de ce que je vois et de ce que je crois voir et sentir.

Ge : La bibliothécaire que je suis pourrait à ton avis te classer dans les auteurs du polar rural.  Un peu comme les auteurs que tu viens de citer ?
Ou alors là encore ce classement est trop restreint
Tu as l’impression qu’il te bride

Marin : Je vis en zone rurale, mais je ne crois pas être un auteur de polar rural. D’abord parce que la plupart de mes romans, à deux exceptions près, se situent plutôt en zones pavillonnaires, en « moyenne campagne ». Ensuite parce que mon objet romanesque, c’est la marchandisation de nos vies, sous toutes ses formes, les extensions marketing, la crise et ses mécanismes de contrôle social. Le cadre géographique que je choisis pour la plupart de mes intrigues est ce que je connais : une petite ville française, avec ses zones pavillonnaires, ses rues piétonnes, son industrialisation, ses zones commerçantes. Je m’aventure rarement au-delà. Je me retrouve par exemple beaucoup dans La condition pavillonnaire de Sophie Divry ou Aux animaux, la guerre de Nicolas Mathieu. Voilà le monde que je connais, quelque part entre la ruralité profonde de mes origines ardéchoises, et la petite ville. J’ai une culture urbaine à peu près nulle.
C’est un rapport à l’espace qui est différent, un rapport à la promiscuité aussi.

Ge : Tout à l’heure tu nous parlais de grands groupes où tu avais travaillé, c’est les méthodes de management employées par ces grands groupes qui t’ont inspiré les visages écrasés ?

Marin : Le management par la violence est une folie. Qui fait souffrir. Qui tue. Qui assassine. Qui détruit des vies et la planète. Les visages écrasés ne parle que de l’un de ces aspects : le travail. Mais il y en a tant d’autres (distribution, consommation, exploitation des ressources, etc.) qu’explore le roman noir. Je pense aux romans de Jean-Hugues Oppel, par exemple, ou Christian Roux, Laurence Biberfeld, Antoine Chainas, etc.

Ge : Le noir français à cette chance d’avoir d’excellents auteurs. Ce qui pourrait presque me faire dire que vous avez une certaine acuité à prévoir ou à pressentir  le monde de demain.
Je me trompe ?

Marin : Je dirais : essayer de décrire et décortiquer le monde d’aujourd’hui et d’hier, ce serait déjà pas trop mal !
Et quand je dis « essayer », je pèse mes mots. Je me demande par exemple comment écrire sur ce que nous vivons aujourd’hui. Je sais que certains de mes collègues auteurs le font, certains avec brio. Je pense aux textes que l’écrivaine Sophie Divry publie chaque jour sur les réseaux sociaux (FB) ou à un recueil de nouvelles à l’initiative d’Ida Mesplède, par exemple. Je trouve cela formidable de pouvoir écrire sur ce quelque chose que je n’arrive même pas à nommer, mais aujourd’hui, j’en suis incapable. Cela me tétanise, cela m’effraie, comme s’il y avait quelque chose qui empêchait de / qui se bloquait.

Ge : Tu me parlais de tes lectures et il y avait pas mal d’écrivains de l’anticipation.
Ne penses-tu pas que quelque part, vous les auteurs du noir, vous avez un rôle d’alerteurs ?
Tu peux effectivement alerter aussi sur des sujets politiques passés comme tu as su le faire dans l’homme qui a vu l’homme

Marin : Je ne sais pas. Un lanceur d’alerte est quelqu’un qui enquête / se documente sur un phénomène contemporain ignoré de toutes et tous et qui mène une action politique pour que ce phénomène soit connu. Les écrivains sont généralement dans du temps long. Le temps long de l’écriture, de la création, de la lecture aussi. L’écrivain de noir propose une grille de lecture d’un phénomène qui est souvent connu ou diffusé, contrairement au lanceur d’alerte qui nous parle de quelque chose qu’a priori, on ignore, non ?
Qu’en pensez-vous ?

Ge : Ou sur des préoccupations tout à fait actuelles, un peu comme le ferait une Laurence Biberfield avec la condition animale.
Où d’autre comme Pascal Dessaint avec ces préoccupations environnementales ou encore la condition des femmes

Marin : Tout à fait.
Il me semble qu’un roman, c’est une histoire, des personnages, mais aussi un style, ce style qui, a priori, est quelque chose d’assez fondamental en littérature. Parce qu’au-delà des sujets traités, ce qui importe, c’est la façon dont ils le sont. J’attends d’un roman qu’il me rende moins imbécile. Précision : par les sujets qu’il aborde, mais aussi par son écriture, de façon plus intime encore.

Ge : Suite à tout ce que tu viens de me dire j’ai 2 questions de bibliothécaire qui me viennent à l’esprit.
La première : Quels ont été les écrivains et les lectures qui ont forgé voire formé le jeune Marin Ledun ?

Marin : J’ai une « formation » d’autodidacte et très éclectique, liée en partie à la bibliothèque de mes parents, et au fait que je fréquentais peu bibliothèques et librairies. Je lisais au gré de ce qu’on m’offrait ou me prêtait ou de ce que je trouvais chez les uns ou les autres. Mes premiers souvenirs marquants de pré-adolescence et d’adolescence sont Erskine Caldwell, Giono, Orson Scott Card (La stratégie Ender), Tolkien (le Seigneur des Anneaux, Biblo le Hobbit), mais aussi Franquin (Les idées noires).

Ge : 😮

Ge : J’aime beaucoup cette idée  de piocher là où on peut … maintenant seconde question : Comme on parlait du rôle de l’écrivain j’aimerais bien que tu me dises ce que toi tu attends d’un auteur.
Mais aussi quel est pour toi ton rôle d’écrivain?

Marin : J’attends d’un écrivain, par son travail romanesque, qu’il me rende meilleur. Rien de moins. C’est-à-dire qu’il me grandisse, qu’il me rende moins imbécile, qu’il m’aide à me repérer dans la nuit du chaos ambiant. Sans les écrivains, je suis mort en tant qu’homme. Seul, je ne comprendrais rien. Au sens premier du terme. Rien. Les écrivains me font vivre depuis toujours. Si je devais choisir entre lecture et écriture, sans hésiter, je choisirais la première. Mais était-ce là le sens de la question ? Le rôle d’un écrivain est de nous proposer une grille de lecture du monde qui nous entoure. Ce monde est fou, dangereux, poétique, beau, anxiogène, complexe, tout cela à la fois, et seuls, à moins d’être parfaitement mégalomane, idiot ou encore idéologiquement frappé, nous ne pouvons percevoir tout cela sans l’aide des artistes, qu’ils soient écrivains, peintres, sculpteurs ou interprètes.

Ge : Et puis comme je suis bibliothécaire j’en ai une dernière.
Outre le lien social des bibliothèques,  crois tu que celles-ci et un rôle à jouer ?
Et je ne t’embête plus avec cela.
Je cède la place à Aline  qui a quelques réflexions à te soumettre sur l’auteur et le style de l’auteur et plein d’autres choses encore.

Marin : Evidemment ! Les livres doivent circuler, êtres lus, conseillés, échangés, critiqués, partagés, pour pouvoir être digérés, pour qu’on puisse en découvrir encore d’autres. Les bibliothécaires ont un rôle fondamental, au même titre que les libraires ou les passionnés de livres, les clubs de lecture. Lire, c’est se construire une liberté. Toutes celles et ceux qui œuvrent dans ce sens participent de ce projet d’émancipation, d’autonomie individuelle et collective.
Tu en penses quoi, toi ?

Ge : J’aimerai avoir ce don… Participer à changer le monde.
Mais bon. Je reste réaliste sur le boulot à accomplir.
Et pessimiste quand aux motivations humaines.

Miss Aline : je voudrais revenir sur le style de l’auteur dont il est question plus haut. Ce style (propre à chacun) est important puisque TOUT à déjà était raconté, abordé, inventé… votre avis ?

Ge : 👍

Marin : Mais tu y participes, Geneviève !

Ge : 😮

Marin: Bonjour Aline. Le style, c’est une sorte de gros mot qui désigne des choses très concrètes (comme la manière de travailler, de construire un roman, le rythme, le travail sur la langue, etc.) en même temps que des éléments sur lesquels il est difficile de mettre des mots. Pourquoi Car de Harry Crews me touche, par exemple ? Il me parle de lieux et de gens que je connais pas puisque je ne m’y suis jamais rendu / je ne les ai jamais rencontrés / je n’ai pas vécu à son époque ce que lui vivait en tant qu’homme et en tant qu’écrivain, et pourtant sa langue, son univers, son écriture me touchent, me renvoient à ce que je vis aujourd’hui, dans mon univers pourtant très différent du sien. Pourquoi ? Son style. Mais encore ? Je serai bien incapable d’en dire plus. Ses romans me parlent. Comme ceux d’Erskine Cadwell, écrits pourtant dans les années 30 et 40. La preuve que si tout a été dit, raconté, abordé, inventé, tout peut l’être à nouveau, encore et encore, parce que l’imagination est sans limite, qu’un point de vue sera toujours différent d’un autre, que ce qu’un écrivain vous apporte sera toujours un supplément d’âme qu’aucun autre ne vous avait offert avant.

Miss Aline : c’est donc le style qui fait la différence et qui apporte l’intérêt que l’on peut avoir pour un roman ou pas.
Vous disiez que le roman construit, éduque, renforce, explique…. mais ne peut-on lire juste pour une histoire, une « simple » histoire comme un divertissement, une parenthèse ?

Marin : Pourquoi tel ou tel auteur nous touche durablement ? Difficile à expliquer. Sans doute est-ce lié à sa manière de mettre en forme un « monde », un « champ des possibles ». Sans doute est-ce aussi ses préoccupations parce que ce sont potentiellement les nôtres. Sans doute est-ce son écriture, incisive ou drôle. Sans doute parce que l’histoire qu’il nous raconte nous touche à un moment de notre vie. Sans doute est-ce les personnages qu’il met en scène pour incarner cette histoire auxquels on s’identifie, qu’on aime ou qu’on déteste. Sans doute un peu de tout cela.

Miss Aline : vous pouvez lire trois fois (ou plus) le même lire à des instant de vie différents il n’aura pas le même impact, on n’en reteindra pas la même chose, on en absorbera pas la même chose !

Marin : Je lis peu avec l’intention de me divertir, je l’avoue, ce qui ne m’empêche pas de me divertir quand même ! J’aime l’énergie des romans d’Antonin Varenne, en même temps que les histoires qu’il nous raconte, j’ai envie de savoir ce que deviendront ses personnages. C’est une forme de divertissement. Le divertissement pour le divertissement, ça m’ennuie prodigieusement – ce qui n’est donc pas le but visé au départ.

Ge : Pardon d’encore m’immiscer
On m’a appris lorsque je voulais devenir bibliothécaire il était de mon devoir de ne pas juger les lectures de chacun de mes usagers.
Aussi il est vrai que voir quelqu’un ouvrir un livre, même si je lui trouve peu d’intérêt, me réjouis

Marin : Je suis entièrement d’accord avec vous. Certains livres nous offrent une infinité de moments de lecture différents. Mon premier choc, ça a été Le petit arpent du bon dieu, d’Erskine Caldwell. Je l’ai lu pour la première fois à 12/13 ans, j’y ai vu de la poésie et de la folie. Je l’ai relu à 20 ans, j’y ai vu des corps en souffrance, des corps sexués, des corps au travail, des corps qui avaient faim. Je l’ai relu à 25 ans, pendant ma thèse, et j’y ai lu le monde en crise des années 30 aux États-Unis. Je l’ai relu depuis de nombreuses fois et c’est l’écriture qui m’a séduit, la précision des dialogues, la justesse des descriptions des personnages. Et à chaque fois, je l’ai encore plus adoré.

Ge : Aussi je trouve qu’un livre qui ne fait que divertir est aussi une bonne chose. Car faire rêver ou bien chanter le monde, c’est aussi participer à le changer. Même si personnellement et vous le savez, je préfère le noir ou la science-fiction

Marin : Pourquoi juger ? La lecture est un espace de liberté et d’émancipation, a priori. Chacun arrive au livre par ses propres moyens, avec son histoire, avec ce qu’il est, sa culture, son milieu d’origine, sa situation personnelle. Et c’est tant mieux ! C’est même une richesse, non ? Il n’y a pas de livres meilleurs ou moins bons. Il y a des livres qui vous touchent tels que vous êtes et d’autres non.

Ge : ❤

Marin : Vous avez raison.

Ge : Voilà

Marin : Le rêve est une partie fondamentale de l’activité d’écriture et de lecture. Rêver autre chose, rêver de, rêver à… Bon sang, que ferions-nous des livres sans rêve ? Cela n’aurait aucun sens !
Et d’ailleurs, ce sera mon conseil lecture du jour : relisez Moby Dick d’Herman Melville !

Ge :👍

Dany : Marin, j’aimerai aborder avec toi tes sujets …le cœur de tes romans.
Par exemple comment t’est venue l’idée d’aborder le problème basque ?

Marin : Par la bande, si j’ose dire. Par hasard. Je menais en 2010 un atelier d’écriture à la maison d’arrêt de Bayonne. J’ai rencontré ensuite un journaliste basque qui m’a parlé de l’affaire Jon Anza, qui m’a donné des clefs de compréhension à propos de la question de la torture, j’ai ensuite écouté, lu, et petit-à-petit, tout cela est devenu histoire de fiction, personnages pour incarner cette histoire, pour aboutir à L’homme qui a vu l’homme et Au fer rouge. Au départ, c’est donc vraiment le hasard, des rencontres, avec des hommes et des femmes qui connaissent, contrairement à moi, vraiment ces sujets. Mon boulot à moi a été de décider d’en faire deux romans de fiction.

Dany : donc le sujet est venu avant les personnages

Marin : Complètement. Dans cet ordre-là, oui. D’abord l’histoire, la vraie, celle de Jon Anza, celle de  ma rencontre avec ce journaliste basque. Puis ensuite, après quatre ans d’hésitations (étais-je légitime ?), de tâtonnements, puis de construction d’une intrigue de fiction, l’élaboration de mes personnages.

Dany : Tu n’as rencontré que de la bienveillance pendant ta période de « repérage » sur le sujet ?

Marin : Oui. Totalement.

Dany : 2 tomes et des personnages que l’on retrouve, à l’opposé, au niveau style et personnages, on a Rose. Comment passe-t-on d’un univers sombre à un environnement complètement « barré » ?

Marin : Un livre m’a beaucoup marqué, quand j’étais enfant, c’était La voix des morts d’Orson Scott Card. Le héros, Ender, parlait pour les morts, après avoir essayé de comprendre quelle avait été leur vie, à la demande des proches ou des familles. Enfant, j’imaginais qu’un écrivain (Orson Scott Card en l’occurrence), c’était ça : parler pour les morts et leur redonner vie au milieu de nos vies privées d’eux. Mais cela implique une grande responsabilité pour éviter d’écrire et de dire des imbécillités. Donc d’écrire sérieusement.
Bizarrement, (NDLR :pour Salut ô toi mon frère – La vie en Rose) de la même façon. Il s’agit au départ de la perte d’une personne proche, partie trop jeune d’un cancer, qui était coiffeuse de métier. Une personne curieuse, drôle, forte, dure au mal, qui travaillait aussi pour une maison de la presse. Et quand est venue l’idée de cette famille frappadingue, ça a sonné comme une évidence : ce concept de culture / coiffure dont Rose est porteuse dans le roman. La culture pour tous. La culture comme une richesse et une force. La culture comme un échange populaire. Comme dans un salon de coiffure. Tout le reste a découlé de cette idée : la culture nous rend plus forts, ensemble. Elle nous nourrit. C’est une idée folle.

Dany : Tu fais endosser la narration à Rose, est-ce que cela a été difficile pour toi de parler au féminin ?

Marin : Je ne me pose pas la question en ces termes. Disons que je n’essaie pas d’écrire à la place d’une femme. Je ne le peux pas. Car je suis un homme. Pas plus que je n’écris à la place d’un journaliste basque dans L’homme qui a vu l’homme (que je ne suis pas), d’une médecin du travail dans Les visages écrasés (que je ne suis pas), d’un sociopathe dans Modus Operandi (que je ne suis pas totalement) ou d’un enfant de dix ans dans Un cri dans la forêt (que je ne suis plus depuis très longtemps). Mon métier est de construire des personnages de fiction pour incarner mes histoires, leur donner de la chair. Je fais donc attention à ce que ce soit crédible, juste, le plus juste possible, dans tous les cas. Mon éditrice y veille aussi. Rose est donc un personnage de fiction. D’un autre côté, je considère quand j’écris qu’il existe des rapports de domination de l’homme sur la femme. J’en tiens donc compte dans mes textes. Et je me trompe, aussi. Forcément. Car je suis un homme pris lui aussi dans ces mêmes rapports de domination.

Dany : Est-ce que la famille Mabille qui en est à son tome 2, va faire l’objet d’une suite ?

Marin : Qui sait ?
Je les aime beaucoup, ces Mabille-Pons… On y reviendra peut-être. Mais rien de prévu dans l’immédiat. Je reviens à des choses plus noires.

Dany : Tes références à la Polynésie n’ont pas l’air fortuites … tu peux nous en dire plus ?

Marin : J’ai du mal à trouver les mots pour en parler. J’ai été invité au salon du livre de Papeete, en 2016, et, dans la foulée, aux salons du livre de Ua-Pou et de Nuku-Hiva aux Marquises Nord. J’y suis arrivé comme un auteur français de roman noir, et j’en suis reparti un mois après comme un ignorant qui avait tout à apprendre sur la culture éo-énana (la Terre des hommes, Les Marquises) en particulier, et la culture du Pacifique en général. J’ai rencontré les arts polynésiens, l’histoire de ces territoires, le Te Patutiki (tatouage marquisien), les livres de Titaua Peu (qui sera cet automne au festival Polar de Pau) et de Chantal Spitz, grâce au travail formidable des organisateurs du festival, Christian Robert et Lucile Bambridge. Depuis, j’essaie d’apprendre. Je m’initie à la langue éo-énana (marquisien) grâce au travail pédagogique formidable de Jacques Pelleau et aux publications des éditions Haere-Po ou des éditions du Vent des îles. Cela m’a marqué. J’y suis retourné. J’ai rencontré des personnes formidables. J’apprends à rester à ma place et à faire attention à ce que ma curiosité et mon avidité de connaissance ne passe pas pour du colonialisme culturel. Et j’ai mille projets qui verront peut-être le jour. Ou pas. J’apprends tous les jours. ça me nourrit.
Voilà donc pourquoi Ua-Pou s’invite dans le tome 2 de ma série Rose Mabille-Pons… Une sorte de clin d’oeil.

Dany : Et tes tatouages sur les bras …
Beaucoup d’humilité donc dans cette approche.

Marin : Oui. Je vous invite d’ailleurs à aller visionner ce fantastique documentaire de Heretu Tetahiotupa et Christophe Cordier, PATUTIKI, l’art du tatouage aux îles marquises

Vous pouvez le découvrir avec le lien ICI

Ce n’est même pas de l’humilité, c’est un constat : j’ai tout à apprendre. Tout. On nous raconte à l’école que la Polynésie est française, mais on ne vous apprend rien dans le programme sur l’histoire de ces îles colonisées par la France (ou les autres puissances coloniales), sur les essais nucléaires français, sur la richesse de leur culture. On a donc tout à apprendre d’eux / sur eux.

Dany : Tu es aussi présent dans la presse espagnole, grecque. Tes romans sont maintenant traduits en combien de langues ?

Marin : Ecrire, c’est voyager (et pas forcément l’inverse). Grâce à mes romans, ce que je ne soupçonnais pas en écrivain mon premier livre, je peux rencontrer / voyager. Quelle chance ! Il me semble que je suis traduit en Italie, en Grèce, en Espagne, en Russie et au Brésil. J’espère n’oublier personne.

Dany : Est-ce qu’il t’arrive de faire la promo à l’international ?

Marin : Non, je ne suis pas un assez gros vendeur pour ça. J’écris du roman noir ! A une exception près : en Espagne, grâce au travail des éditions Versatil qui ont publié deux de mes romans, dont un inédit en France (pour l’instant) et grâce à une amie bibliothécaire madrilène fantastique.

Dany : Y a-t-il des différences d’approche selon les pays ?

Marin : Difficile de rentrer dans les détails, mais oui. D’abord, en France, avec ce maillage de bibliothèques, de librairies et cette multitude de festivals polars, nous avons une chance folle. C’est assez unique. Il y a donc forcément un impact sur la promo à l’étranger.

Dany : Quelle est ta relation avec tes lecteurs ? Tiens-tu compte de leurs ressentis, comment ?

Marin : Toujours. J’écris pour moi. Mais j’écris aussi pour être lu. Donc, j’écoute, je lis ce qui s’écrit sur mes romans. J’essaie d’être un meilleur écrivain à chaque livre.
La critique (positive ou négative) me stimule. Pour peu qu’elle soit un peu construite.
Elle ne me bloque pas du tout.
Je pars du principe que quelqu’un qui vous critique parle de lui, en réalité. Et cela me passionne.

Dany : Et les réactions de tes pairs ?

Marin : Il y a un regard, souvent amical, parfois biaisé par tout un tas d’enjeux éditoriaux, commerciaux, humains. Mais c’est également très stimulant. De façon général, être lu est un honneur et une chance folle, que ce soit par ses pairs ou pas. C’est un miracle renouvelé à chaque livre. ça ne peut être que stimulant, non ?

Dany : Tout comme savoir que l’on est « attendu » avec le petit nouveau j’imagine !

Marin : Bien sûr.
Le « petit » nouveau est un gros roman noir sur lequel je travaille en ce moment.

Dany : Tu nous en dira d’avantage demain car il est temps de regagner ta cellule de confinement familial … On te souhaite une bonne soirée Marin et on te ressortira de ta retraite demain donc !

Marin : Belle soirée à vous également.

Dany : ❤

Ge : Merci pour tout cela messieurs dames. Merci pour ce formidable échange Marin.

Belle soirée à chacun d’entre vous et aux vôtres.
A demain et faites attention à vous.

5 réflexions sur “Assignation à résidence : L’interview bracelet électronique 13 : Marin Ledun chapitre 1

  1. Un échange complet un auteur dont je n’ai lu qu’un livre mais il me tard d’en lire plus. Et d’aller voir qui est Erskine Caldwell. Une rencontre avec lu à Saint Maur et très sympa.

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