Un peu d’air par Guy Rechenmann

Hello mes polardeux,

En ces temps de confinement, nos auteurs nous offrent de beaux moments d’évasions

Et bien là une fois encore ils font un peu plus.

Ils inventent pour nous quelques nouvelles

Et ce soir c’est Guy Rechenmann qui est aux manettes

Alors bonne lecture


Un peu d’air

Inspiration, expiration

Il était une fois, il y a des milliards d’année lumière, aux confins de
je-ne-sais-où, vivait une famille paisible, la famille Dieu. Le père, jongleur magicien, un gars robuste, présidait aux destinées de sa caste avec bienveillance mais autorité car la ribambelle de marmots qui composait la descendance l’imposait.

Alors que les aînés commençaient à devenir raisonnables, les minots ne cessaient de chahuter s’invectivant à qui mieux-mieux, de vrais petits diables. La mère, elle, belle plante aux formes sculpturales, lassée des piaillements incessants de la couvée, se consacrait principalement aux animaux, véritable ménagerie qui entourait la famille, du plus petit amphibien à l’Argentinosorus, le plus lourd des dinosaures dont le poids était, à l’époque, inestimable.
Tout cet aréopage cohabitait dans un lieu où ni lumière, ni obscurité
n’existaient encore, pas plus que murs ni poussière. La faim et la soif étaient absentes de toute considération sans parler bien sûr du temps qui n’a vu le jour que tout récemment. Un beau jour, jour qui en fait était indéfinissable à cette époque puisque le calendrier restait encore à définir, Monsieur Dieu, tout à son exercice de jonglage avec des balles de la taille d’une orange mais composées d’une matière très spécifique, ce bon Dieu eut, ce que l’on peut nommer aujourd’hui, un coup de
mou. Il eut même cette réflexion, traduite approximativement du langage immémorial, “j’ai besoin d’un peu d’air, j’ai envie de tout foutre en l’air”. Ce que l’on pourrait assimiler aujourd’hui à la crise de la cinquantaine. Étonnement général de la part du clan. Surprise relayée même chez le marsupiaux, la kitti à nez de porc, l’auroch, le
synapside ou encore le mammouth laineux. Car pour tout le monde, l’harmonie semblait régner dans cette colonie et, sans parler de bonheur, (cette notion n’investira nos consciences que bien plus tard), les différents protagonistes s’accommodaient les uns des autres.
Mais le chef c’était Dieu, le Père, et là dessus, rien n’a changé.  Abandonnant illico sa jonglerie, il se rua dans ce qui faisait office de garage et y resta, isolé, un long moment, enfin un certain temps, disons qu’il ne revint pas de suite. Lorsqu’il réapparut, un sac imposant équipait son épaule droite alors qu’une boîte d’allumettes occupait sa main gauche. “J’ai une idée” dit-il à son cercle ébahi, “ on va faire un feu d’artifice, ça va nous changer un peu de notre routine et puis ce sera la première fois, ça va vous amuser, vous verrez, quelque chose me dit que ça va nous changer la vie” ( bien entendu, les notions de “feu d’artifice”, “amusement”, “routine” et “vie” sont librement traduits). Silence dans l’assemblée. Et monsieur Dieu d’étaler une sorte de poudre mystérieuse sur un tapis, sans doute de brume, d’y installer en son milieu ses trois balles de jonglage, de prendre le soin préalablement de mettre à l’abri tout son monde, d’allumer une mèche conséquente pour avoir le temps de rejoindre l’abri et d’attendre. L’attente fut brève. Un gigantesque Bang ( que l’on traduira plus tard par Big Bang) s’éleva dans l’espace dispersant en milliards de morceaux les instruments du jongleur, soufflant tout sur son passage et laissant la famille Dieu et sa ménagerie recroquevillées, penaudes, au fond de l’unique lieu sauvegardé par l’explosion, leur abri, en contrebas.
Et le Père sut que cela était bon.
Toute ébouriffée, la famille, hébétée, quitta sa planque et constata les
dégâts. Plus rien ou plutôt si, plus tout. Un espace maintenant constellé de ce que l’on appellera des étoiles. Le patriarche prit alors les affaires en main.” C’est mieux comme ça, je respire mieux, enfin un peu d’air, je commençai à me lamenter dans ce bled ( traduction libre ), maintenant on va réorganiser tout ça. On va être occupé pour un bout de temps n’est-ce-pas les enfants?”. Les gosses, interdits, n’osaient pas moufter, quand Dieu le Père parle, on l’écoute et on lui obéit, ça va de soi. Pris tout de même un peu au dépourvu, il décida, peut-être à la hâte mais sans doute commençait-il à se lasser de cette union, que sa femme s’occuperait de la presque totalité de ce nouvel espace avec ses fils les plus responsables. “Enfin une femme aux responsabilités pensa-t-il, depuis le temps qu’elle rouspète, la voilà servie”.
L’ambition était née.
Lui, il garderait la ménagerie et jetait son dévolu sur un petit caillou en
extrémité de domaine, juste en limite.
Le pouvoir prenait son essor.
Un petit caillou qui, à force de tourner, est devenu tout rond et se dit-il dans son for intérieur,” je vais pouvoir m’amuser en y envoyant d’abord une partie de mes animaux, les plus insignifiants, les moins visibles”.
La vie prenait racine.
“Puis petit à petit, je dispatcherai les autres jusqu’à mon plus gros, le fameux Argentinosorus, qui se révélera toucher les cent tonnes, et puis on verra bien !”.
L’évolution naissait.
Et puis il conclut dans sa grande sagesse que ses petits derniers, ses petits diables comme il les nommait affectueusement, auraient une belle place à prendre dans cet Eden fruité où respirer est un bonheur de tous les instants.
Le malheur pointait le bout de son nez.
Mais Dieu le Père était content de lui et les gamins aussi.
L’Ego faisait son apparition.
Monsieur Dieu s’occupait de son petit bout de terre, là-bas, loin des
immenses territoires gérés par une femme ( et ça personne ne l’a jamais su, imaginez le bazar sinon ! ). Ça l’amusait beaucoup de jouer aux soldats et au docteur dans son minuscule spot.
La guerre était née.
Il faisait beaucoup de puzzles, disséminant des pièces un peu partout sur tout le globe, en en perdant la plupart soit dit en passant mais cela ne faisait rien, il changeait de jeu sur l’instant, inventant un autre problème à résoudre.
Le désordre s’imposait.
Mais peu importe, le patron disait toujours, “enfin un peu d’air frais dans ce petit coin de rêve, c’est bon pour ma santé et là est le principal ”.
Et le temps, maintenant inventé, passa. Les animaux se multiplièrent, les hommes aussi. Les seconds, qui se croyaient les plus intelligents ont, à force de violence et d’insistance anéanti les premiers en dehors et dans les endroits qui leur servaient de foyers, de terriers, de remises, d’abris. Nos génies à deux pattes ont continué à respirer mais de moins en moins bien, population, technologie et pollution obligent. Alors monsieur Dieu, interpellé, a voulu mettre de l’ordre, il en fit disparaître un certain nombre avec des coups de froid, de chaud, des rats aux dents pourris, des vaches sous camisole ou encore des chauve-souris fiancées à des pangolins mais le renouvellement du bipède était plus important et surtout plus rapide que les extinctions.
Alors il arriva ce qu’il devait arriver, tous les hommes disparurent, étouffés, par manque d’air pur.
Et Dieu, le Père, expira, lui-aussi,n’ayant plus d’hommes à inspirer.
Comme par magie.

Guy Rechenmann

2 réflexions sur “Un peu d’air par Guy Rechenmann

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