Richesse Oblige de Hannelore Cayre

Hello mes Polardeux,

Aujourd’hui je viens vous présenter la première chronique d’une de nos toutes nouvelles indics, j’ai nommé Simone Gélin.

Et oui, notre auteure de talent à répondu à mon appel et vient d’intégrer la team Collectif Polar.

J’espère bientôt vous en dire plus sur les motivation de Simone.

Mais pour l’instant je vous laisse découvrir son premier avis pour Collectif Polar

 


Le livre : Richesse Oblige de Hannelore Cayre. Paru le 5 mars 2020 chez Métailié dans la collection Noir Autres Horizons. 18€. (219 p.) ; 22 x 14 cm

4e de couv : 

Richesse oblige

Dans les petites communautés, il y en a toujours un par génération qui se fait remarquer par son goût pour le chaos. Pendant des années l’engeance historique de l’île où je suis née, celle que l’on montrait du doigt lorsqu’un truc prenait feu ou disparaissait, ça a été moi, Blanche de Rigny. C’est à mon grand-père que je dois un nom de famille aussi singulier, alors que les gens de chez moi, en allant toujours au plus près pour se marier, s’appellent quasiment tous pareil. Ça aurait dû m’interpeller, mais ça ne l’a pas fait, peut-être parce que notre famille paraissait aussi endémique que notre bruyère ou nos petits moutons noirs… Ça aurait dû, pourtant…

Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient même des pauvres afin de remplacer leurs fils pour qu’ils ne se fassent pas tuer à la guerre. Aujourd’hui, ils ont des petits- enfants encore plus riches, et, parfois, des descendants inconnus toujours aussi pauvres, mais qui pourraient légitimement hériter ! La famille de Blanche a poussé tel un petit rameau discret au pied d’un arbre généalogique particulièrement laid et invasif qui s’est nourri pendant un siècle et demi de mensonges, d’exploitation et de combines. Qu’arriverait-il si elle en élaguait toutes les branches pourries ?

L’auteur : Hannelore Cayre est avocate pénaliste, scénariste et réalisatrice. Elle est l’auteur, entre autres, de La Daronne, Prix du polar européen et Grand Prix de littérature policière, ainsi que de Commis d’office. Elle vit à Paris.

 

 

 

 

Extrait :
En raison de la pression des pères de famille sur l’Empereur, et cela malgré son désir de moraliser le commerce des hommes, le principe de la liberté des transactions avait encore une fois triomphé à la Chambre.
Les députés libéraux avaient voté à une grande majorité en faveur du rétablissement du remplacement militaire tel qu’il était pratiqué avant l’avènement de Napoléon III. Ce n’était donc plus à l’État moyennant finance de se charger de trouver un remplacement aux garçons refusant de marcher, mais aux familles elles-mêmes. Il y avait bien eu le petit groupe socialiste mené par Jules Simon pour s’élever contre cette traite des blancs ; ce retour en force des trafiquants de chair humaine… mais dans l’indifférence générale. Les conservateurs, quant à eux, avaient brandi le spectre d’une guerre avec la Prusse. Sans que personne ne s’y attende, ce pays pourtant beaucoup plus petit que la France venait d’écraser en une seule bataille l’Autriche à Sadowa, et cela grâce à son service obligatoire et son armée d’un million deux cent mille hommes, mais eux aussi avaient prêché dans le désert.

La lecture de Simone

Richesse Oblige de Hannelore Cayre

J’avais découvert Hannelore Cayre avec La Daronne, et j’avais enchaîné aussitôt avec Commis d’office, séduite par cette auteure, son style, son originalité, cette sorte de libre arbitre m’inspirant comme des bouffées de liberté.

Dans ce dernier opus, deux histoires. Le lien entre elles, une particule, un nom, De Rigny. Blanche, la narratrice, suivant ce fil rouge, nous fait remonter le temps et découvrir le destin d’Auguste. Dans le contexte de la guerre de 1870, ce fils de bonne famille fait un mauvais tirage au sort qui va le conduire à rechercher un pauvre pour aller mourir à sa place.

À partir de là, l’auteur dresse un portrait très intéressant et très documenté de la société de cette fin du XIXe (le tirage au sort de la mobilisation faisant ressortir les inégalités, la pauvreté, la guerre contre les Prussiens, les mentalités bourgeoises, les hommes politiques, la commune, le siège de Paris).

L’alternance des chapitres qui nous font enjamber deux siècles comme des aller-retour entre ces deux époques alimente le suspense et bien sûr, les réflexions d’ordre sociologique qui émaillent ces deux récits permettent de faire des liens avec l’actualité.

Les personnages :

Blanche (pour moi, plus émouvante encore que la daronne), dès les premières lignes, on comprend que c’est un personnage « décalé », une gogole,  c’est ainsi qu’elle se définit.

Quand elle évoque sa naissance (pourtant entourée de drame) c’est avec discrétion, presque comme si elle s’excusait d’être née.

« dans ce énième drame de la mer, l’île faisait bloc autour du veuf père d’une toute petite fille qui se battait seule en couveuse sur le continent ».

Lorsqu’elle nous parle de son handicap (« parlons un peu de mon infirmité »)  là encore, pas question de s’apitoyer sur son sort, les mots sont rudes, impitoyables :

« …avec mes béquilles et mes jambes appareillées, comme je peinais à être un i, j’étais un 0, une carotte biscornue toujours mise de côté parce qu’elle ne rentrait pas dans les normes de calibrage. Un légume moche bon pour la poubelle. »

Ou amers :

 « je pourrais peut-être être contagieuse après tout. Ou leur porter malheur ».

Et pour contrebalancer la dérision, d’autres mots plus doux, comme :

« … et lorsque je marche, un marin m’a dit un jour que je lui évoquais le tangage paresseux d’un voilier sur une mer scintillante de soleil, ce qui, vous l’avouerez, est une description assez cool de ma personne.

Un autoportrait caustique, mais derrière une façade de froideur, des bravades poussées parfois jusqu’au cynisme, l’émotion, la sensibilité sont en filigrane.

Le courage de Blanche est prégnant lui aussi, même s’il n’est jamais vraiment mis en exergue. (courage qui d’ailleurs s’affirme dans la manière dont Blanche va surmonter son handicap et conduire sa vie)

Hildegarde est la deuxième gogole. L’auteur la décrit de la même façon, avec des mots qui claquent, une alternance de brusquerie et d’affection :

« …une créature improbable a passé sa tête enchâssée dans un halo tenu avec des pointes plantées dans son crâne et d’où partaient des barres de traction fichées dans un corset de plâtre : un tableau médiéval d’horreur pure. En plus, elle souriait, cette conne. Hildegarde, quoi ! « Pourquoi tu pleures ? m’a-t-elle demandé avec un zeste d’agacement dans le ton…. »

Cette amitié nouée au centre de rééducation, entre ces deux cabossées, décrite tout au long du roman, ou plutôt suggérée comme un fond de tableau, est une valeur sure, qui permettra à Blanche de surmonter son handicap, de s’insérer dans la société, le monde du travail, et plus tard d’assumer sa maternité.

Juliette, justement, la fille de Blanche. Sans être mise beaucoup en scène, sa présence plane néanmoins sur tout le roman et suggère également de la  tendresse entre les lignes.

Auguste, personnage ambigu, terriblement humain. Impossible de juger sévèrement sa lâcheté.

«Physiquement, Auguste était de la race des grands chats maigres… »

Auguste a des idées sociales qui ne plaisent pas à sa famille :

« Être sensible à la détresse de celui qui est pauvre alors qu’on est fortuné représentait une démarche pleine de contorsions… »

«  j’aimerais bien apprendre un métier manuel afin d’aider le peuple en frère ».

Il a honte d’accepter que son père lui achète un pauvre, pour partir au front à sa place, mais il ne veut pas mourir.

L’auteur ne se prive pas d’ironiser sur le cours du pauvre, et la pratique du marchandage :

« …ces pauvres gens avaient, paraît-il, un prix…  »

«… pour 15000, j’en ai un de 5 pieds 8pouces, un Angevin, un homme magnifique… »

Et sur le prix de la vie humaine :

« …un prix des hommes existe toujours (…) un Français vaudrait aux alentours de trois millions, quant à un Érythréen, disons poliment qu’il est impossible de fixer son prix… »

Comme la daronne, Blanche s’affranchit de l’ordre et nous le dit :

«  Aux censeurs de droite qui m’accuseraient de fausser le jeu économique ou voudraient m’interdire de vivre comme je vis, aux gentilles personnes de gauche qui pour mon bien seraient tentées de me faire la morale ou de m’asséner des messages de prévention débiles, je répondrais que, lorsqu’il n’y a pas de victime à une effraction, si ce n’est ni le corps d’autrui, ni ses biens, ni ses droits qui sont en danger, alors c’est l’Ordre que l’on cherche protéger et l’Ordre, ça fait très longtemps que l’emmerde… »

L’intrigue est rocambolesque, originale, rusée, bien construite, et jubilatoire.

Je ne dévoilerai rien de plus, car je crois qu’il faut découvrir cette histoire avec un œil neuf.

Je préfère donner un aperçu des réflexions et pensées qui émaillent le récit et en font aussi l’intérêt :

Ce roman est pour moi passionnant parce que foisonnant d’idées.

L’injustice servie tantôt par un humour grinçant, mais (ne vous y fiez pas) à double tranchant :

« … le moment est enfin arrivé où il va nous entretenir de la misère humaine (…)Tiens, reprends donc de cette excellente soupe afin de nous parler à ton aise de tous ces pauvres gens… »

Ou parfois un ton simplement réaliste :

« Il aurait fallu qu’il fût aveugle pour ne pas remarquer les hordes d’enfants dépenaillés (…) les petites filles prostituées, les filles mères engrossées par leur maître, puis renvoyées de leur place, avec, accrochés à leurs jupes, leurs marmots malingres, traînant tous autant qu’ils étaient au bord de cette ligne pour se frotter à la richesse afin d’en arracher quelques sous »

Et l’auteur conclut avec une réflexion qui dépasse le contexte du XIX et suggère bien sûr qu’elle peut aussi s’appliquer à notre actualité :

« Il aurait fallu qu’il fût idiot pour ne pas se rendre compte que quelque chose dysfonctionnait dans la société des hommes » 

L’auteur va plus loin, elle s’insurge :

«  … qu’on puisse tout d’abord considérer ostentatoirement qu’une partie de l’humanité ne vaut rien parce qu’elle habite dans un pays pauvre et corrompu, était pour moi inacceptable »

Elle dénonce la cupidité :

 «  …ces gens payés trente fois le SMIC sans même connaître l’adresse de leur travail. »

«  …mon impuissance à comprendre les motivations qui poussaient ces affairistes à détruire l’avenir de nos enfants pour gagner encore plus d’argent, alors qu’ils en avaient accaparé assez pour vivre quatre cents générations. »

Le saccage de la planète :

« Et qu’on vienne pas me parler à propos des stups, de santé publique, vu ce qu’on mange et ce qu’on respire tous les jours. »

« …des millions de gens meurent chaque jour de maladies respiratoires à cause du dioxyde de soufre, mais tout le monde s’en fout…. »

« Ce qui m’indignait c’est le peu de cas qu’on faisait de la mer (…) la mer et les animaux qui y vivent…. »

«  si personne n’arrête ces gens, ils continueront à s’approprier le peu qu’il y a encore à prendre avant que tout disparaisse »

Je pourrais trouver encore de nombreuses citations, le roman, truffé de réflexions de ce genre, soulève des sujets graves, il est servi par un style sans concession, frondeur, ironique, empreint de dérision, et emporté par un humour qui apporte la légèreté.

Mais il ne faudrait pas penser que le récit est dénué de sentiments ; aux idées, exprimées avec rondeur, colère, indignation, ou cynisme, s’ajoutent par petites touches, comme une peinture impressionniste, des passages émouvants sur la maternité, l’amitié, l’affection, les liens.

« Tata Hildi n’aura jamais d’enfant, mais elle a Juliette »

« Juliette, ma fille aux grands yeux solennels pleins de lumière »

Cette alternance de tons rend ce récit percutant, efficace, et extraordinairement humain.

J’ai été frappée par la sincérité de l’auteure, sa liberté d’expression, sa hauteur de vue.

Vivement le prochain ! ( je ne serais pas étonnée qu’Hannelore Cayre  puise dans l’actualité des sources d’inspiration !)

 

12 réflexions sur “Richesse Oblige de Hannelore Cayre

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