La mort et la belle vie de Richard Hugo

Le livre : La mort et la belle vie de Richard Hugo  – traduction : Michel Lederer – Paru en septembre 1999 chez 10/18 – collection Domaine étranger – 7.10 € (272 pages) ; 11 x 18 cm

4ème de couverture :

Il est drôle, naïf, flegmatique sans être mollasson, poète et amoureux des femmes.  » J’étais content de ne plus être jeune. Le monde est bien plus beau quand on devient assez vieux pour se rendre compte combien les femmes sont séduisantes à tout âge « . Lui, c’est Al Barnes alias Barnes la tendresse, retraité prématuré de la police à la suite de blessures graves.
Lors d’une interpellation, il n’avait pas passé les menottes au  » gentil vieillard  » qui souffrait de  » mauvaise circulation  » et le  » gentil vieillard  » lui avait logé trois balles dans le corps.
Barnes s’installe donc à Plains, Montana, et se dégote un boulot d’adjoint au shérif, une petite amie, et la certitude que ce sympathique patelin ne lui occasionnera pas un turbin trop coriace. Et pourtant, de mauvaises surprises il en sera question, à commencer par ce tranquille pêcheur retrouvé la tête explosée par quelques disgracieux coups de hache…
Et là n’est bien sûr que le début d’une enquête tumultueuse et difficile qui nécessairement le ramène à la ville, Portland.  » A la réflexion, je ne regrettais plus tellement la ville. Quand on vit avec tant de violence autour de soi, on finit par l’accepter. On se surprend à plaisanter à ce sujet pour être sûr qu’on est encore humain. « 
Al Barnes n’aura vécu que l’espace d’un livre, mais son nom est à mettre aux côtés de ceux de Philip Marlowe, Lew Archer ou Sam Spade, qui font aujourd’hui figures de mythe.
Richard Hugo, poète, initiateur de l’école de Missoula, meurt d’une leucémie deux ans après la sortie de son premier polar. Dommage. Il avait amorcé là, entre l’humour caustique et cynique de Jim Thompson et la prose souple et fluide de Raymond Chandler, une voix singulière, rencontre d’une jouissance poétisée, presque épicurienne et d’un réel sans enchantement. –Sylvaine Jeminet–

L’auteur : Né à White Center, dans l’État de Washington, le 21 décembre 1923, Richard Hogan (son nom d’origine) est d’abord élevé par sa mère, puis en 1942 change son nom en Richard Hugo pour prendre le nom de famille de son beau-père.
Pendant la seconde guerre mondiale, il sert dans l’aviation. Démobilisé en 1945, il reprend ses études et obtient en 1952 son diplôme de « creative writing » de l’université de Washington. La même année, il commence à travailler comme rédacteur technique chez Boeing.
En 1961 il publie son premier recueil de poèmes et en 1963 il arrive à Missoula où il anime un atelier d’écriture à l’Université du Montana. Il compte parmi ses étudiants James Welch, James Crumley et William Kittredge.
Richard Hugo est une grande voix de la littérature de l’Ouest. C’est un poète reconnu aux Etats-Unis (ses poèmes n’ont pas été traduits en français). Il est également l’auteur d’un roman policier mythique : La Mort et la belle vie (Death and the Good Life). Cet ouvrage rate de peu le prix Pulitzer.
Son dernier roman inachevé, The Saltese Falcon, est publié en France en 2004 sous le titre Si tu meurs à Milltown accompagné de poèmes et d’essais critiques de l’auteur.

Il meurt à Seattle d’une leucémie, le 22 octobre 1982.
Extraits :
« — Et le conducteur ?
— Une femme. Blonde. Peut-être jolie dans le temps, mais trop vieille maintenant.
— Vieille comment ?
— Plus de trente ans, au moins, répondit-il.
— Fanée ?
— Oh ! oui ! shérif Barnes. Vous savez bien, sur la pente descendante.
J’étais content de ne plus être jeune. Le monde est bien plus beau quand on devient assez vieux pour se rendre compte combien les femmes sont séduisantes à tout âge. »
« Un tas de flics tombent dans le travers qui consiste à séparer les hommes en deux catégories : les bons et les méchants. Je suppose qu’après des années passées dans la police, c’est normal. Pour eux, les avocats sont des méchants, puisqu’ils font sortir de prison les criminels qu’eux-mêmes se sont donné un mal de chien à y faire entrer. Nombre de flics ne voudraient rien avoir à faire avec un avocat. »
 

La chronique jubilatoire de Dany

La mort et la belle vie de Richard Hugo – Le roman qui a inspiré la série Alex Hugo

Facile de dire que l’on est en présence d’un flic atypique : c’est généralement l’objectif des auteurs qui créent des personnages pour que les lecteurs s’en souviennent. Ici oui, atypique dans le sens que Al Barnes, dit « la tendresse » n’est ni alcoolique ni drogué, heureux en couple, bien avec sa hiérarchie issue d’une minorité ethnique amérindienne, amoureux de poésie, sensible aux charmes féminins … et qui est avant tout « bienveillant » ! Avec lui point de délit de sale gueule, point de préjugés. Les personnes qu’il rencontre au cours de son enquête sont des témoins avant d’être des suspects. Il a fait le choix de quitter la ville et une belle carrière en perspective pour la montagne, ses paysages sauvages et grandioses. Pas de chance pour lui car il semble qu’un tueur en série s’attaque aux pêcheurs du lac. Il va devoir quitter la verbalisation des mauvais conducteurs. Et si cette histoire qui lie trois victimes et amis de jeunesse faisait écho à une affaire classée vieille d’une vingtaine d’années ?

L’enquête va permettre à Al de renouer avec ses anciens collègues, toujours prêts à l’aider (autre caractéristique de l’intrigue qui ne se heurte pas à une « guerre des polices ») et d’attirer l’attention s’il en est besoin, sur la situation des femmes et les clivages de la société américaine.

Dites-moi lecteurs, ça ne vous pas penser à des personnages du PAF ? Mais bon sang c’est bien sûr : nous sommes en présence du roman qui a inspiré les personnages de la série de TV « Alex Hugo » à nos scénaristes préférés Franck Thilliez et Niko Tackian. L’humanité de Al Barnes a su séduire nos polardeux pour en faire une adaptation alpine pour notre plus grand plaisir.

Au-delà de cette faculté d’inspiration du roman, j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre son rythme et sa candeur qui permettent que la violence (parce qu’il y en a) passe plus « en douceur ». Le goût de Al Barnes pour la poésie fait écho à la passion de Richard Hugo lui-même et permet au héros de s’en sortir émotionnellement.

Notons enfin que la préface de James Welch apporte de nombreux éléments de compréhension sur la personnalité de l’auteur et qu’elle est bien plus qu’une préface, une vraie biographie pour celui qui n’aura eu le plaisir d’écrire qu’un seul polar dans sa trop courte carrière de romancier.

Lu en version numérique 6.99 €

Autres extraits :
« Il y a une chose que je n’ai jamais comprise, c’est l’intérêt que les services de police portent aux attaques de banque par rapport aux affaires de meurtres. Si vous dévalisez une banque, vous pouvez être sûr d’avoir à vos trousses tous les flics aussi bien locaux que fédéraux. Si vous tuez quelqu’un, à moins qu’il ne s’agisse d’un personnage important, seuls deux ou trois inspecteurs locaux se verront chargés de l’enquête. Je pensais en particulier aux meurtres entre vagabonds, quand on retrouve un type le crâne fracassé à coups de pierre pour une simple bouteille de mauvais vin. Imaginez le sentiment d’insignifiance qu’on doit éprouver en sachant que si on se fait assassiner, les flics ne se donneront peut-être même pas la peine de rechercher votre meurtrier. Il est vrai que dans ce cas précis, on est plutôt démuni. Pas d’indices. Pas de liens entre le meurtrier et la victime. N’importe laquelle parmi ce millier d’épaves humaines pouvait être le coupable. En l’absence d’un tuyau quelconque, on finissait par classer l’affaire. Et si vous étiez à ma place, ça vous restait en travers de la gorge. »
« Si on leur offrait la possibilité d’éliminer de la surface de la terre une créature ou un végétal, la plupart des gens choisiraient le moustique, le serpent corail, le sumac vénéneux, l’ortie, la mouffette ou tout ce que vous voudrez. Moi, je n’hésiterais pas un instant : je choisirais le désespoir des singes. Ce doit être l’arbre le plus hideux du monde. »
« Il avait un caractère épouvantable et c’était un violent. Je suppose, du reste, que cela s’applique à la plupart de ces gens-là, n’est-ce pas ?
— Ces gens-là ?
— Les Italiens. On peut dire tout ce que l’on veut, ils ne sont pas comme nous autres les Blancs. N’avez-vous pas connu nombre d’Italiens violents, shérif Barnes ?
— Il y a assurément quelques Italiens violents dans ce monde, répondis-je.
— Ce ne sont pas vraiment des Blancs, vous savez, même s’ils passent pour tels.
— Je n’en avais pas conscience, Mrs. Clueridge.
— Mais si. Pensez à leur teint, pensez à tous les Italiens violents que vous avez rencontrés dans le cadre de votre profession.
— En effet. Il y en a eu beaucoup.
J’eus beau fouiller ma mémoire, je n’arrivai à me souvenir que d’un seul, un nommé Canvas Jaw Garricci, un poids welter qui avait un palmarès de douze victoires pour quarante-six défaites lorsqu’il s’était enfin décidé à raccrocher les gants. Il tenait un kiosque à journaux dans le centre de Seattle, et en dehors du ring, c’était un brave type un peu abruti par les coups qu’il avait reçus. »
« Je me demande parfois pourquoi il y a beaucoup plus de clochards que de clochardes, comme si la déchéance et la défaite étaient presque exclusivement réservées aux hommes. Peut-être que la plupart des femmes sont trop fortes pour devenir des épaves. Peut-être que pour devenir une épave, il faut avoir en soi une faiblesse que les femmes n’ont en général pas. Je me demande parfois si, en définitive, il n’y a pas autant d’épaves femmes que d’épaves hommes, ce dont on ne s’aperçoit pas, parce qu’elles se cachent. Je me demande parfois si les femmes ne sont pas trop faibles pour résister aux valeurs actuelles et donc incapables de prendre le risque d’afficher leur échec. Je me demande parfois pourquoi je me pose tant de questions stupides. »
« Novembre a tenu les siennes, de même que décembre, et puis janvier, et puis février, et puis mars. Cinq mois entiers de sales promesses, et toutes tenues. Il a neigé. Il a neigé et venté. Il a gelé. Un soir de décembre, il a fait moins trente à Plains. Ensuite ça s’est réchauffé pendant quelques jours. Ensuite il a de nouveau neigé. Venté. Gelé. Des champs sont restés plus de quatre mois sous la neige. Quand je dis que ça s’est réchauffé, j’entends que le thermomètre a presque atteint le zéro.
Les hivers du Montana en arrivent à constituer une sorte de test. Les couples mariés s’aperçoivent qu’ils passent de plus en plus de temps ensemble à la maison, jusqu’à ce que chacun décide de passer de plus en plus de temps avec quelqu’un d’autre. Les mariages ne résistent guère à la réclusion. A Missoula, le taux de divorce est deux fois supérieur à la moyenne nationale. »
 

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